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1. Vous en avez pour cinq ans, madame.

« Le Mordor, Gandalf, c’est à gauche ou à droite ? »

Le seigneur des anneaux : La communauté de l’anneau

Qu’est-ce qui dure cinq ans ?

Un mandat présidentiel, par exemple. Le président lui-même peut doubler son bail élyséen en cas de réélection, parce qu’on vote à nouveau pour lui ou tout du moins contre son adversaire. Ses gouvernements en revanche ne survivent jamais l’intégralité du quinquennat.

De nos jours, on peut dire qu’un appareil ménager en état de marche plus de cinq ans est du genre robuste, voire coriace. J’ai été victime à plusieurs reprises de l’obsolescence programmée des gadgets modernes. Ma télé Samsung et ma liseuse Sony entre autres ont rendu l’âme quelques semaines après leurs deux ans de période de garantie ; je peux témoigner chez Évelyne Thomas.

Parenthèse « c’était mieux avant » : le batteur électrique Moulinex refourgué par ma mère à mes dix-huit ans, quand j’ai pris la poudre d’escampette du domicile familial, montait déjà les œufs en neige depuis une vingtaine d’années et en a tenu quinze de plus avant la panne fatale. Pourrai-je transmettre un tel appareil à mes enfants ?

Une amitié peut se partager plus de cinq ans, largement. Les parties concernées doivent apporter un soin particulier à la qualité de leurs rapports, sans forcer sur la quantité qui peut s’avérer étouffante et faire crever les racines. On a tous eu ce ficus jaunissant, celui qui a été trop arrosé.

Il faut être présent dans les bons moments, pendant ceux qui craignent, mais surtout dans ces instants normaux, ces petits riens du quotidien et ainsi forger les liens invisibles en adamantium qui serviront de pont suspendu un jour ou l’autre. Oui, l’adamantium n’existe que dans les Marvel, mais il me semble être l’alliage adéquat pour décrire ce qui unit deux personnes qui ne partagent pas forcément d’ADN, d’enfants, de rapport sexuel ou de déclaration de revenus.

J’ai perdu des amis comme on perd une chaussette après la lessive. On en retrouve toujours une orpheline tandis que sa copine a disparu dans le vortex spatio-temporel du tambour du lave-linge. Nos liens devaient être en métal oxydable.

J’ai gagné des amis aussi. Il y a des amies comme des sœurs et des sœurs qui sont devenues des amies. Il y a ceux qui ont partagé certaines périodes de ma vie et qui malgré de grandes distances, des expatriations ou des années de séparation sont toujours là, confortables dans les retrouvailles comme si on se voyait toutes les semaines. Et puis ceux présents au quotidien et qui font partie de mon clan, au même titre que mon mari et mes enfants, les rocs et les chênes qui stabilisent.

Ipso facto, une amitié peut durer plus longtemps qu’une présidence de droite ou de gauche confondues, et au moins aussi longtemps qu’un appareil Moulinex des années quatre-vingt.

Parfois, il arrive que le gouvernement en place ou le batteur à œufs perdent subtilement de leur importance. Lorsqu’on apprend son diagnostic et son espérance de vie par exemple. L’essentiel devient urgemment présent, il brûle la rétine et remplit le cerveau de pensées obsessionnelles, de « il faut » et de « je dois ».

Je suffoque d’injonctions.

Soudain, dans ce bureau où l’on m’annonce que mon existence sera réduite à un quinquennat pour lequel je n’étais pas candidate, je chute.

Au milieu des saltos et doubles vrilles de ma vie, en plein spectacle, je deviens cette acrobate qui a loupé son saut.

J’ai raté la main d’Éric et j’ai complètement salopé la chorégraphie de notre vie. Il me tend le bras, suspendu à son trapèze, et je tombe et je tombe et je tombe. Les enfants et ma mère vont assister à ce triste spectacle, mais je voudrais tellement les protéger de ce qui va leur arriver. Je ne parviens pas à me raccrocher pendant des jours et des semaines.

Ça va faire mal. Ça va faire mal, mal, très mal.

Et puis il y a ce filet, et il me retient. Il bloque ma chute et je rebondis. Il est formé de nombreux liens entrelacés, certains épais, présents depuis toujours, d’autres plus fins, récents ou inattendus. Tous sont solides, forgés dans un alliage imaginaire, irréel, un alliage fantaisiste trempé au sang de super héros. Je suis retenue, encore et encore, protégée à chaque rebond. C’est une surprise, d’habitude c’est moi le filet de secours. Il me donne de la force. Je m’aperçois que j’ai beaucoup de chance au milieu de cette situation merdique.

Je peux prendre appui et je me relance. Le bras d’Éric est toujours là, tendu, et je l’attrape. Il me hisse sur le trapèze.

Je me reprends. Je me retrouve.

Je suis allée voter.

J’ai adopté un chien qui vivra douze ans.
J’envisage l’achat d’un cuiseur à œufs, les enfants en ont marre des œufs à la coque trop durs.

 

Un commentaire

  • Camden

    Message d’une morue à une autre : voilà un thème rarement abordé dans les blogs. Faut dire que le cancer est moins vendeur que l’influenceuse tik tok. Pourtant, il a fait, fait ou fera partie de nos vies. On a beau se cacher sous le tapis et boucher nos oreilles, tel un diablotin, il surgira à un moment ou un autre de sa boîte.
    Te lire est très agréable : tu as une vraie plume ! Tu partages tes émotions, ta vie avec cette foutue maladie avec beaucoup de talent. On lit ta force, ta rage de vaincre, ton courage. J’ai beaucoup d’admiration pour toi. Et aussi curieux que cela puisse paraître puisque nous ne sommes que des connaissances virtuelles, je pense très souvent à toi. Tu fais maintenant partie de mes modèles de vie. Audrey, je t’embrasse.

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