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2. La radiologue fait « team » avec tata Mariah

« Parce qu’il est le héros que Gotham mérite. Pas celui dont on a besoin aujourd’hui… Alors nous le pourchasserons. Parce qu’il peut l’endurer. Parce que ce n’est pas un héros. C’est un Gardien silencieux… qui veille et protège sans cesse. C’est le Chevalier noir. »

The Dark Night

Les grandes idées sont difficiles à attraper. Elles sont grandes, mais si petites aussi, elles se faufilent et se cachent dans les recoins de notre cerveau. Parfois on les croise, on sent bien qu’on en tient une bonne, on la frôle du bout des doigts, on la saisit… et paf ! Il faut retourner le steak avant qu’il ne crame, faire réviser la récalcitrante table de sept à Poussin, répondre à ce collègue de boulot qui se désole certainement de notre regard vide, faire face à son cancer ou récupérer les courses au drive.

Certains brainstorment à la recherche de ces bonnes idées, d’autres ont besoin d’être seuls, concentrés, ou au petit coin. Souvent, les très grandes et bonnes idées sont d’une simplicité enfantine. J’en ai trouvé une dans ma voiture, en écoutant Mariah Carey.

Je venais de subir une quinzaine particulièrement pénible, rapport à la découverte de mon cancer et de mon diagnostic pas terrible. Je conduisais, après un dernier rendez-vous à l’hôpital, sous un ciel enfin clair.

Ironiquement, ces deux semaines qui suivirent l’Annonce de la Mort se passèrent dans un brouillard aussi épais sur la route que dans ma tête.

J’avais passé ces quelques jours à me rendre d’IRM en scanner, de scintigraphie en mammo, dans un flou figuratif et réel en activant le mode survie. Celui où continuer jusqu’à la prochaine minute est l’unique objectif, en roulant au ralenti les kilomètres de ma vie.

Une bonne moitié de ces trajets, seule dans ma voiture et libre de m’angoisser sans complexe, fut dévolue à culpabiliser à propos de mon nouveau statut de mère indigne, moi qui abandonnais mes enfants et en ferai des orphelins. Ils allaient subir une grande blessure affective, ne jamais s’en remettre, rentrer en conflit avec leur père, fuguer, prendre de la drogue ou pire, intégrer la jeunesse républicaine.

Une autre moitié de moi dérivait régulièrement vers de vagues souvenirs de Brume de Stephen King. Punaise, ce livre m’avait bien fait flipper au collège et l’ambiance oppressante des salles d’examens, la manipulation de mon corps par des mains étrangères suivie des trajets retour sympatoches dans Brouillardland me plongeait vraiment dans l’ambiance d’un livre d’horreur.

Ma troisième moitié de trop réfléchissait au coût d’une future convention obsèques et à la dispersion de mes cendres à Collioure. J’ai toujours beaucoup aimé Collioure (premier prix : dans les trois mille euros pour les curieux).

Quelque part au fond de moi, la voix de la radiologue qui venait de me recevoir s’efforçait de se faire entendre. A priori, les radiologues ne sont pas les médecins les plus chaleureux. Déjà, il est assez rare d’en rencontrer. Ils sont souvent dans leur petit bureau, au fond d’un couloir, assignés à la production tayloriste de comptes-rendus d’examens tandis que les patients sont positionnés dans la machine comme il se doit par les manipulateurs en radiologie.

Cette fois, j’avais passé une échographie du sein. Pour cet examen, pas de mini tunnel dans lequel s’allonger ni d’injection de produit, pas de temps d’attente ni de musique ringarde qui ne masque jamais vraiment les rugissements de l’IRM. Non, l’échographie, c’est un contact direct avec un médecin qui te parle et te regarde tout en te tartinant le nichon de gel dégueu. C’est bon la simplicité.

Cette radiologue-là a réussi à fêler ma carapace de douleur hébétée et à trouver les mots justes. Surtout, elle a été la première à m’insuffler de l’espoir. Des patientes comme moi, elle en revoit très longtemps après le diagnostic, m’a-t-elle révélé. Il y a des femmes qui tiennent depuis plus de dix ans. Il faut s’accrocher.

Dix ans.

Putain, dix ans.

Et c’est là que c’est arrivé. Dans la voiture, tandis que Mariah Carey passait à la radio. Je n’avais jamais vraiment prêté attention aux paroles de cette chanson, au-delà des vocalises de la dodue diva.

And then a hero comes along

Comment faire pour tenir dix ans avec une espérance de vie de cinq ans ?

With the strenght to carry on

Pourquoi certaines y arrivent-elles et d’autres pas ?

And you cast your fears aside

Qu’est-ce qui les rend exceptionnelles ?

And you know you can survive

L’oncologue, elle a dit cinq ans.

So when you feel like hope is gone

Qu’est-ce qui les pousse ?

Look inside you and be strong

C’est quoi la recette ?

And you’ll finally see the truth

Putain, j’ai été brainwashée par Mariah Carey !

That a hero lies in you

OK Mariah, d’accord.

C’est pour ma pomme alors.

Si la chanteuse la plus ridicule et autocentrée de la planète me dit à la radio, à travers une chanson vieille de vingt ans, qu’il va falloir me sortir les doigts parce que personne ne pourra le faire à ma place, je suis qui pour ne pas l’écouter ?

Respect, Mariah. Ma vie ne deviendra pas un compte à rebours absurde dicté par les statistiques médicales.

S’il te plaît, n’arrête jamais de t’échouer sur les divans.

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