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3. Opération transfert : échec

 

« La semaine prochaine nous parlerons de Freud et pourquoi il s’enfilait des doses de cocaïne à tuer un cheval. »

Will Hunting

 

Écouter les gens, c’est facile.

Je suis une bonne confidente, j’appartiens à l’espèce des Grandes Oreilles.

 

J’ai misé sur cette aptitude et me suis inscrite en fac de psychologie. Quelques années d’études et un diplôme inutile plus tard, j’ai été embauchée pour écouter, conseiller, aiguiller.

Ce n’est pas l’emploi de mes rêves, mais je ne suis pas vraiment difficile ni ambitieuse. Il me permet de travailler en équipe avec des gens sympas et de chouettes horaires.

Je me suis spécialisée dans l’accompagnement des collègues en difficulté. Avec ce rôle, je deviens un résolveur de problèmes, ce qui rajoute un peu d’intérêt au bousin.

Mon parcours scolaire et professionnel m’a conduite vers la prise en compte des problèmes des autres, l’analyse de leurs soucis, la recherche de solutions et j’aime bien cela, c’est intéressant et gratifiant.

 

Mais toute cette expérience acquise à prêter attention aux autres ne m’a absolument servi à rien pour raconter mes propres petits tracas quand j’ai rencontré un psychologue pour la première fois.

 

Déballer ses problèmes à un psy, c’est hyper embarrassant. C’est gênant, déplaisant. Très clairement pour moi, c’est chiant.

Chiant, chiant, chiant.

 

Naturellement, je n’avais jamais été encline à consulter. Mais lorsqu’une date de péremption a été fixée à ma vie, je me suis dit que c’était certainement le bon moment pour essayer.

Rapport à une petite crise d’hystérie dans la baignoire, mon nouvel intérêt pour les conventions obsèques et la dispersion de mes cendres et puis cette culpabilité dévorante de mère indigne.

Il y avait aussi cette légère envie de retourner dans ce cabinet, à ce moment-là précis, ce moment bien pourri. Pour arracher l’écran de l’ordinateur, l’éclater contre le mur, puis me saisir du clavier et le fracasser violemment sur le bureau de l’oncologue. Répétitivement.

Entre autres.

Donc, j’avais beaucoup de choses à déballer au psy. Un gros problème bien juteux, sur lequel s’étaient greffés beaucoup de douleur, une bonne dose de culpabilité, de l’anxiété chronique et un tsunami de rage.

Voilà, j’allais passer par la case psy de mon parcours de cancéreuse et aller mieux. C’est pas tout ça, j’avais une vie en suspens.

 

Je ne m’attendais pas à un blocage quand je me suis retrouvée devant ma première psy.

 

Au début, il y eut ce silence gênant. Il s’est répété à chaque séance.

Et puis ces moments, nombreux, où je me repassais un épisode de Bref dans la tête.

Elle me regarde, je la regarde, elle me regarde, je la regarde, je regarde le paquet de Kleenex, elle me regarde, je la regarde… Je sais qu’elle attend que je commence à parler, car c’est pour cela que j’ai pris rendez-vous après tout. J’observe le bureau, la fenêtre… je souffle. Il va falloir que ça sorte et je n’en ai pas envie.

Je me force pendant une heure à faire l’inventaire de tout ce qui ne va pas dans ma vie. Il y a peu de choses au final, même si elles sont d’importance. Du coup, cela m’oblige à rentrer dans les détails. J’ai quand même l’impression de tourner en boucle rapidement.

Je ressors de ces séances comme on repart de la déchetterie. Le coffre de la voiture est vidé, la corvée a été accomplie. Good job !

 

Au troisième rendez-vous, je m’ennuie, j’ai besoin de répondant. Je l’interroge, je fais attention à formuler des questions ouvertes à différents moments, parce que je suis joueuse comme ça.

J’ai droit à beaucoup de « mmmm », « et vous, qu’en pensez-vous ? » et quelques crispés « c’est à vous de trouver les réponses ». Okayyyy. Ça ne va pas le faire.

Punaise, il va falloir me séparer de la psy. J’ai l’impression de rompre avec mon premier petit copain au collège. J’y mets les formes, du tact. Ce n’est pas vous, c’est moi…

Je me fais honte, vraiment.

 

Allez, je sors ma carte cancer. Je quitte la case prison, heu psy, et j’avance de trois.

 

 

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