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5. Highway to hell

« N’entre pas docilement dans cette douce nuit.

Le vieil âge doit gronder,

tempêter au déclin du jour.

Hurler, hurler

à l’agonie de la lumière. »

Interstellar

Après avoir diagnostiqué un cancer diffusé tout plein dans mon corps, camp de base dans mon sein et palanquée de bivouacs sur mon rachis, Médecine Moderne m’annonça que j’aurai droit à trois piqûres mensuelles et une trimestrielle pour me soigner à domicile, sans hospitalisation.

Sans opération.

Sans chimiothérapie.

Sans radiothérapie.

Autant dire que peu d’argent et d’efforts seraient investis.

Ce serait donc une hormonothérapie, un traitement dont les effets sont lents à s’accomplir. Cela peut prendre au moins un an, m’avertit l’oncologue. Deux fois elle me l’a répété. Je devais vraiment avoir l’air interloquée,
ou bête.

C’est vrai ça, pourquoi se presser d’aller mieux ?

C’est là que j’ai bien bien intégré que j’en étais au stade « c’est trop tard, Madame ».

Une quinzaine de jours de rush et d’examens, le bilan final de l’oncologue, puis tu pars pour trois mois d’hibernation avec quelques piquouses.

On ne fait rien entre-temps.

Rien. Nada. Zip.

On attend que l’hormonothérapie fonctionne.

C’est comme le bon vin, une hormonothérapie. Ou la musique classique.

Cela s’apprécie avec le temps.

Voilà, c’est borné. Tu es sur une autoroute et tu roules à la vitesse imposée.

Sur les quatre voies de Cancerlandia, il n’y a pas de panneau de sortie.

Yeah Baby !

C’est donc le moment de s’abonner à Netflix, pleurer sa mère en bouffant un pot de Nutella à la cuillère accompagnée d’un verre de vin devant Stranger Things et attendre que ça passe.

Que la prochaine session d’examens arrive. Attendre qu’on te dise ce que tu vas devenir dans trois mois.

Ma vie sera une suite de petits bouts d’année cloisonnés par des IRM. Ils allaient me végétaliser.

J’allais devenir un bouleau, ou un punaise de platane, enracinée dans ce cycle confortable devant ma télé, déjà en boîte.

En parallèle de cette route balisée, il y a Internet.

Internet et ses forums, ses blogs, les sites formels sur le cancer, dont la redoutable page de la société canadienne du cancer.

Internet t’attrape dans ses mâchoires géantes, te mâchouille et te digère. Quand il te recrache, tu n’es plus qu’anxiété. Tu repenses avec envie à cette ordonnance d’antidépresseur refusée par fierté et ignorance. Tout oublier et tomber dans un état catatonique, ce serait si bien. Internet à Cancerlandia, c’est le Croquemitaine, Freddy Krueger et Souviens-toi l’été dernier enroulés dans le même séduisant cauchemar. Il n’y a jamais de bonnes réponses à tes questions.

Et pourtant, tu y retournes encore et encore. Tu as besoin d’un fix. Une petite séance de surf et de torture.

Il y a aussi les gens qui sont pavés de bonnes intentions, à Cancerlandia. Ceux qui ont entendu parler d’un remède miracle, qui a marché pour le cousin du frère de leur voisine. Ceux qui veulent te mettre en contact avec d’autres cancéreux pour un petit partage d’expérience sympathique.

Ben pourquoi ? Tu veux qu’on crée un club ? On ferait de la danse en ligne, tous ensemble. Sur Thriller de Mickaël Jackson, ce serait grandiose. J’étais un petit peu réticente.

Et puis, il y a ceux qui ont subi un cancer et qui m’ont contactée en direct. Pas pour compatir, comparer, sympathiser. Non, ils avaient des adresses, des noms. D’autres docteurs, d’autres médecines.

Un panneau sur l’autoroute,

une aire de repos.

Un endroit où s’arrêter, prendre du recul.

Un moment pour stratégiser.

Allez, on se reprend.

Non aux antidépresseurs, au Nutella, au surf débilitant.

Non à l’auto-apitoiement et à la résignation.

Non à l’attente docile.


Bon.

OK pour le vin et Netflix.

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