
9. Clic
« Tu attends un train. Un train qui va t’emmener loin d’ici. Tu sais où tu espères qu’il te conduira, mais tu ne peux pas en être sûr. Mais tu t’en moques, car nous serons toujours ensemble. »
Inception
Il y a quelque chose qui va terriblement mal. Quelque chose est parti complètement en vrille et je n’arrive pas à redresser la barre. Je ne me sens pas bien, ce n’est pas le bon endroit pour moi.
Il faut que j’agisse, il faut évacuer les enfants.
Mais tout s’enchaîne très vite et je n’ai aucun contrôle sur la situation. Je subis une succession de rencontres, d’annonces et pendant ce temps, ma langue reste collée à mon palais. Je ne peux rien répondre. Je ne peux pas leur dire qu’ils se trompent. Ils se plantent, c’est une mammite, ça va désenfler. Est-ce que quelqu’un pourrait leur dire pour moi ?
Où est Éric ? S’occupe-t-il des enfants ?
Je voudrais me lever de ce fauteuil et sortir de ce bureau, mais mes fesses sont engluées et mes jambes ne répondent plus. Ces gens sans visage passent les uns à la suite des autres devant moi, avec leurs annonces à la con.
C’est absurde et je ne veux pas les laisser parler, je veux fermer leurs bouches avec mes mains, comme ça ils partiront et me laisseront tranquille. Je pourrai rentrer à la maison. Je n’arrive pas à calfeutrer toutes ces bouches grandes ouvertes, les toucher me dégoûte.
Il y en a une qui me dit que j’ai un cancer. C’est un cancer, madame. C’est très grave, vous ne pouvez pas guérir. C’est un cancer. C’est un cancer.
Je suis debout dans un champ, je suis seule. J’ai un cancer qui me ronge de l’intérieur.
Réveil en sursaut. Je me redresse.
À ma droite, mon radio-réveil indique 03:00.
Éric dort à ma gauche.
Assise dans le lit, je comprends brutalement que j’ai un cancer. Je l’ai appris il y a presque trois mois; j’ai eu les entretiens, j’ai vu les résultats. J’ai commencé un traitement.
Mais mes tripes se sont enfin alignées avec mon cerveau et c’est maintenant que je comprends vraiment que j’ai un cancer. Tout ce que j’ai vécu ces dernières semaines prend un autre sens. Je découvre ce mot, cancer, comme s’il était nouveau. Je me le répète plusieurs fois et il me saisit.
J’ai l’impression que depuis trois mois, on me soignait pour une rhinopharyngite ou autre chose de peu d’importance. Que je n’avais jamais vraiment assimilé ce dont je souffrais.
Et je réalise que je m’étais enfoncé la tête dans le sable, que je pensais que c’était une erreur, un mauvais rêve. Que je m’étais tellement bien protégée que je ne m’étais pas permis d’accepter ce qui m’arrivait. Que j’allais me réveiller de ce cauchemar et le laisser derrière moi.
Madame SuperDéni, control freak de l’année.
Tout est très clair d’un coup dans mon esprit et je sais que je ne me mens plus à moi-même. J’ai déjà vécu cela avant de perdre les eaux pour ma troisième. Je reconnais ce dialogue du corps avec le cerveau.
Apparemment, mon subconscient en a eu marre de jouer à « cache-cache — c’est trop dur pour moi » avec mon esprit. Il l’a pris par la main en loucedé pendant la nuit, quand je ne montais pas la garde, et il lui a appris à nager. En le jetant dans la mer sans flotteur.
Je reste allongée pendant quelques heures sans me rendormir. Je digère. Mon corps a décidé de me faire un deuxième effet kiss cool et le goût en est très amer.
Maintenant, je sais, j’ai enfin toutes les pièces du puzzle.
Le lendemain, je suis fatiguée de ma nuit pourrie, mais apaisée aussi.
Bizarrement, je me sens mieux et j’y vois clair.

