
14. Cinq à sept
« — Je peux vous aider à traverser la rue ?
Là-haut
— NON…
— Je peux vous aider à traverser votre jardin ?
— NON…
— Je peux vous aider à traverser… votre couloir ?
— NON…
— Mais il faut bien que je vous aide à traverser quelque chose ! »
Il y a cinq étapes pour faire un deuil. Ou sept. Il n’existe pas vraiment de consensus sur le nombre. Grosso merdo, c’est cinq à sept.
Et non, ce ne sera pas un billet coquin.
Vraisemblablement, ça se traverse en beaucoup d’étapes, comme fabriquer un spaceship Star Wars en Lego, monter une cuisine suédoise Ringhult ou retapisser le salon.
C’est long et fastidieux.
Détapisser, enduire, poncer, sous-coucher et retapisser. À la fin du chantier, tu maudis ce papier peint aux motifs fleuris avec oiseaux de paradis jusqu’à la treizième génération de Vénilia.
Maintenant, chez moi, c’est peinture, la tapisserie c’est fini.
À un moment, j’ai compris que j’étais en plein processus de deuil.
C’était comme trouver la réponse à un jeu de devinettes auquel je n’avais pas eu conscience de participer. Alors, Mironton et Barjabulle, je vous donne les indices en cinq briques : perte, funérailles, épreuve, déni, colère.
Réponse ? La très mauvaise fin de How I met your mother ? Oui, aussi. Mais présentement, la solution est : punaise, le travail de deuil bien sûr ! Tadaam !
Comme je suis un peu lente à la détente, j’ai mis de nombreux mois à m’en apercevoir.
Après avoir perdu la santé et enterré ma vie d’avant, j’en ai grave chié émotionnellement et j’ai enfoui ma tête dans le sable en alternance avec des épisodes enragés peu flatteurs.
Voilà, je suis en deuil de moi-même. De cette personne que j’avais imaginé devenir et qui ne sera pas, d’un futur que j’avais grossièrement élaboré depuis toujours. J’avais les grandes lignes. Ben, fallait revoir la copie. Au moins, je n’ai plus à m’inquiéter pour le montant de ma retraite, la restriction en eau potable qui nous pend au nez ou de sombrer par Alzheimer comme ma grand-mère.
Quand j’ai fait des petites recherches sur les différents modèles du travail de deuil, j’en ai découvert un qui colle pas mal du tout à ce que je ressens. Déjà, il est en cinq étapes, et cinq c’est mieux que sept. Perso, je préfère. Et il est bien, bien transférable à ma situation.
Sur la page Wikipédia Travail de deuil, Élisabeth Kübler-Ross, je cite, « distingue cinq phases du deuil (Five Stages of Grief) dans le cas d’une maladie terminale, mais également la mort d’un être cher, une séparation et toute forme de perte catastrophique » :
— le déni : Ah non, non, ils se plantent. Et les gars, il faut refaire les tests, là ! On avait dit une mammite. Allez, ça va passer. Bon. Je m’oublie dans un livre, un bain, dix épisodes d’une série télé… juste quelques instants. On voit ça dans trois mois, OK ?
— la colère : Je vais buter ma gynéco. Lentement, pour qu’elle le sente bien passer. Je vais détruire ces labos qui conçoivent des pilules aux hormones, ces médecins qui les prescrivent, ces pharmacies qui les vendent. Je vais castrer tous ces hommes qui se reposent sur les femmes pour la contraception comme les putains de feignasses d’irresponsables qu’ils sont. Je vais exterminer ce système, égorger ces porcs qui nous dirigent depuis trop longtemps et je ne laisserai que du sang et des larmes sur mon passage. Je vais frapper ma tête stupide et aveugle contre un mur jusqu’à devenir quelqu’un d’autre. Je vais massacrer cette instit’ qui a collé un mot à mon fils, quant à ma voisine qui n’arrive pas à faire son créneau, je vais la… Mais taisez-vous bordel !
— le marchandage : Alors qu’est-ce que je dois faire pour tenir un peu plus ? Il y a forcément des solutions. Il faut bien chercher, stratégiser. Copier, inventer. Force-toi, efforce-toi plus fort, ma vieille ! Encore !
— la dépression : De toute façon je vais mourir alors pourquoi faire des efforts inutiles ? Allez, je vais me refaire un p’tit coup de canap’, et pis après, j’irai me coucher.
— l’acceptation : C’est bon, ça y est. Je comprends. Ma vie sera comme ça, maintenant.
A priori, je me suis fait un mauvais cocktail des étapes Colère et Déni parce que j’ai l’impression d’avoir éprouvé cet entremélâge très chiant pendant pas mal de temps.
Référence à mon subconscient qui m’a réveillée à coups de pied au cul, mes errements dans Brouillardland et mes fantasmes de défonçage de crânes d’oncologues à coups de claviers.
Là, je pense que je suis en pleine phase de Marchandage.
Si je mange bien comme il faut, que je fais du sport tout plein, que je vois des tas de médecins et que je me persuade moi-même… dis, tu me feras tenir dix ans ? Allez quoi, fais pas le rat, file-moi les dix ans ! Je te donne le CD de Mariah Carey en échange. Non, t’en veux pas ?
Cette étape me convient bien, j’adore marchander.
Par contre les étapes suivantes ne me font pas du tout, du tout envie.
La Dépression. Tiens, j’avais envie d’essayer un peu de nouveauté, pourquoi pas une petite décompensation accablante à juxtaposer sur mon cancer ? Ça donnerait un genre, non ?
Parce qu’en plus d’avoir une date de péremption, faut se taper une dépression ?
J’ai lu qu’il y a des gens qui restent bloqués à cette étape, ils ne trouvent pas la sortie.
Mais pour moi, le pire est l’Acceptation. Je ne la conçois pas du tout comme un moment de paix ou un recommencement. Accepter, ça ne fait pas partie de mon vocabulaire à la base, mon deuxième prénom c’est Opposition.
Alors cette étape ce sera non. Joker.
Est-ce que tout le monde est soumis au même modèle du deuil, on le vit tous pareil ?
Est-ce que connaître les étapes à l’avance peut permettre de les éviter ?
Est-ce que je peux ignorer Mme Kübler-Ross, la Cassandre des malades en phase terminale ?
Ben oui. Watch me.
Si je marchande assez bien et assez longtemps, ça peut le faire.
Ben quoi ?

