Billets 40 à 52

41. Coming home

« Donc, face à cette situation accablante, je n’ai pas le choix… Je vais devoir en chier de la science. »

Seul sur Mars

Six cent trente-quatre jours.

Soit un an, huit mois et vingt-six jours.


Temps écoulé depuis le diagnostic de mon cancer. Depuis que plusieurs immeubles me sont tombés dessus.



Lentement mais sûrement, les secours ont déblayé les décombres tandis que je creusais par en dessous.

Aujourd’hui on se rejoint, je sors enfin de mon tas de gravats. La lumière est aveuglante, mes jambes sont flageolantes et j’ai un peu pas mal maigri.


Dans mon trou, j’ai arrêté les gâteaux et les frites, j’ai dû exercer les mumuscles, attendre des résultats et ronger mon frein, essayer beaucoup de traitements avec des gens super et des gens chelous, je me suis pris un coup de soleil, j’ai même été privée de déo et je n’ai pas remis les pieds au boulot.

Bref, c’était pas la mort, mais pas tous les jours génial non plus.



Mais comme je suis une fille très chanceuse, j’ai pu puiser dans la réserve des trucs bien qui me sont arrivés tout au long de ma vie pour tenir le coup, et la réserve était pleine.

Pleine de moments beaux, fun ou sereins, tranquilles ou intenses, des moments qui construisent. Surtout, pleine de gens que j’aime et qui ont été là quand il le fallait.

Cela fait une bonne base, pas trop chancelante, sur laquelle s’appuyer pour ne pas s’écrouler avec le reste des décombres.



Pendant cette période, je n’ai été tendue que vers un seul objectif. J’ai creusé comme une taupe et j’ai dû affûter mes griffes et les aspects les plus tranchants de ma personnalité.

J’ai perdu mes courbes de gras, mais j’ai gagné un noyau en acier trempé.


Et voilà, je suis dehors !




Coco l’oncologue, la grande prêtresse de ma destination vitale, vient de dégager le dernier bloc de béton et a finalisé mon extraction : mes indicateurs sont au vert, mon état est stabilisé. Je suis en rémission. En rémission.

Je savoure ce doux mot, je lui ai fait répéter trois fois.

Bon, concrètement une rémission, c’est juste quand la maladie a tellement diminué qu’on ne la détecte plus, et c’est une très bonne chose. Dans ma situation, la rechute est possible n’importe quand ; d’après Médecine Moderne, inévitable. Moins bonne chose.

Mais si j’ai pu m’extirper de ce trou, c’est bien pour profiter de l’air frais le plus longtemps possible. Alors je suis hyper partante pour la rémission.

Bonus cherry on the cake : Coco m’a donné son accord pour retourner bientôt au travail ! Ce ne sont pas des mots qu’elle doit prononcer souvent, au vu de la moyenne d’âge dans la salle d’attente.


Petite danse de la victoire dans l’escalier après le rendez-vous, une danse Fortnite histoire de me la jouer comme Griezmann. Même pas honte.



Ce moment, je l’attends depuis un bon bout de temps, car si mon médecin me l’autorise enfin, cela traduit un éloignement de la zone de danger.

Ça veut dire que j’ai une lisibilité sur l’avenir. Que je vais rebosser et surtout que je peux être un peu plus sereine. J’ai gagné une bonne avance sur mon poursuivant. J’ai gagné du temps.


Dans deux à trois mois, les mots se traduiront en actions et je rejoindrai le monde des gens normaux qui se lèvent le matin pour aller au boulot.

Bye bye zombieland.


Alors, est-ce que je frétille à l’idée de me retaper la torture du réveil toujours trop tôt, les embouteillages, les parkings complets et les gens pas contents ?

La joie du réapprentissage et des nouveaux interlocuteurs, l’allégresse de la réadaptation et du tutorat ?

M’obliger à me ménager et à éviter le stress ? Trouver du temps pour faire du sport quotidiennement alors que je serai sans doute plus fatiguée ?



Nan, je ne suis pas maso. Faire face à tout cela ne m’excite pas particulièrement.


Je vais pourtant retrouver mes petites routines sympas. Les infos du matin et la musique du soir dans la voiture, les bureaux que je n’aime pas, mais que j’aime quand même, car ils me sont familiers, les potins du boulot, le thé à la cafèt’ et toutes ces petites choses qui constituaient un environnement dans lequel j’évoluais confortablement.


Je vais reprendre des échanges avec des adultes pendant la journée pour atteindre des objectifs qui peuvent être utiles, plus ou moins ou pas du tout, mais en tout cas je vais accomplir quelque chose ! Utiliser mon cerveau et faire travailler mes méninges, et ça c’est cool. J’aurai certainement besoin de Degrip oil.


Le détail futile qui me fait saliver : me rhabiller en working girl ! Depuis vingt-deux mois, je suis sapée 80 % de mon temps comme la Spice Girl sportive, alors là, je rêve juste de devenir Victoria Beckham.


Je vais retrouver mes collègues. Je suis joie, car il y a à mon travail beaucoup de personnes que j’apprécie, j’y ai des copains et des amis. Même si le contact ne s’est jamais rompu, ce n’est pas pareil et revenir passer mes journées à leurs côtés sera très chouette.



Surtout, je vais regagner ce sentiment de faire partie d’une équipe, de plusieurs équipes même. C’est mon moteur, en tout cas ça l’était avant la période Captain Survie.




Je vais retrouver tout un bout de ma vie.

Je reviens à moi.


Voilà, je suis en rémission.



En rémission, punaise !

Gniiiiiiiiii ! Self five — danse fortnite — larmichette de joie — fierté.

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