
64. Zomb & Zombier
« S’il est impossible de ne pas penser à quelque chose, il reste encore possible de penser à autre chose. »
Alice au pays des merveilles
Nous entamons une marche dans la prairie qui ressemble à une forêt de bambous vue de l’intérieur. Il fait sombre maintenant que le soleil s’est couché et je ne sais pas comment les jumeaux arrivent à s’y diriger. L’herbe est si haute qu’elle dépasse leurs têtes de plusieurs mètres et le sol a une texture un peu molle, spongieuse, sous mes pieds.
Je me concentre sur le bruit de nos pas dans la boue pour glisser à nouveau dans un état second salvateur, cet endroit où je ne ressens presque rien. Le splotch splotch régulier rythme mes efforts et ma respiration.
Je décroche de tout, sauf du petit corps dans mes bras que je serre sporadiquement. Mode zombie mécanique activé.
L’un d’eux se retourne, le plus petit je crois, et m’adresse la parole tout en marchant à rebours:
– Je suis Tweedle Zee, et le pas beau devant c’est mon frère Tweedle Bee. Tu peux nous appeler Zee et Bee. Et toi, c’est comment?
– A.
– A? Aaaaaaa…?
– A, juste A.
– Très bien, Miss Juste A. C’est un peu court comme nom, non? Qu’en penses-tu Bee? Tu ne trouves pas ça bizarre comme nom?
Son frère à l’avant grogne en guise de réponse. Zee a certainement capté tout le capital bavardage dans l’utérus. Il n’est pas perturbé par la non réponse de Bee et poursuit:
– Il ne te manquerait pas un bout? Heu.. à ton nom je veux dire.
Apparemment le fait que je n’ai pas de tête et que je porte mon chat mort dans les bras ne le déphase pas plus que ça. Il me sourit brillamment en marchant à l’envers et en me faisant la causette.
Pourquoi je les suis déjà?
Ah oui, ils m’emmènent en sécurité, loin de la Traverse. Et ils m’ont sortie du trou, sans eux j’aurai eu beaucoup de mal à m’extraire du fossé. Ça mérite un minimum de considération, même si j’ai du mal à supporter les questions de Zee qui m’arrachent à mon cocon morose.
– Alors tu fais quoi ici, A? Qu’est ce qui t’amène?
Tout me hérisse, son comportement nonchalant, son questionnement bébête, son sourire mégawatt et le fait qu’il ne tombe pas en marchant à l’envers. Je garde le silence.
– Tu as perdu ta langue?
Je crois que je vais me le faire, même s’il fait trois têtes de plus que moi. Je lui réponds doucereusement:
– Je fais un peu de tourisme. Avec mon chat décédé. La routine quoi.
J’essaie d’avoir l’air forte mais ma voix se fêle.
C’est décidé. J’enterre Miou proprement et après je trace ma route. Toute seule.
– Et tu aimes ce que tu vois? Il y a de chouettes paysages par ici!
Il poursuit la conversation sans relever ma remarque sarcastique, tout en faisant un petit geste des mains vers lui-même et en haussant les sourcils. Comme si c’était lui le plus beau panorama du coin. Je prends le temps d’inspecter son corps musculeux, sa barbe trop longue et sa mine patibulaire à mi-chemin entre le biker et le viking. Sérieusement c’est effrayant, il a des muscles sur ses muscles.
– Ok espèce de pervers, arrête de suite. Je n’ai vraiment pas la tête à ça.
– Oh, mais elle réagit! Alors Miss A, tu préfères avoir envie de me claquer ou te morfondre sur la mort du minou?
– Hein? mais de quoi tu…Ah.
– A? Oui, on a déjà passé cette étape. Toi A, moi Zee. Tu as des problèmes de mémoire en plus?
Je soupire tout en contenant un petit rire étranglé.
Je réalise que Zee me taquine à sa façon pour me rendre le sourire, ou au moins me distraire. Et bizarrement ça fonctionne. Nous continuons d’avancer, le silence est moins pesant. Je me sens toujours vide à l’intérieur, mais en moins pire.
Finalement nous arrivons à une sorte de clairière. Les hautes herbes nous entourent de toute part, mais cet espace est dégagé sur une vingtaine de mètres de diamètre. Et en son centre trône une herbe encore plus grosse que les autres, une herbe-arbre qui s’élève très haut vers le ciel, comme une antenne.
Bee se retourne vers nous:
– Nous pouvons nous reposer un peu. C’est assez loin et je ne pense pas que l’on nous ait suivi.
Il ajoute:
– Ça sera bien pour le chat ici, Petite.
Je pose délicatement Miou par terre et je cherche le meilleur endroit pour creuser. Je fais le tour du végétal géant et je choisis un espace triangulaire niché entre deux grosses racines. Je m’agenouille et je commence à gratter la terre.
– Attends, laisse moi faire.
Zee me repousse légèrement puis plonge une épée dans le sol à plusieurs reprises. Il écope ensuite la terre meuble de ses grandes mains. Bee le relaie et très rapidement me présente un trou assez large et profond.
Je les remercie et je saisis Miou pour l’y déposer mais à la dernière seconde je change d’avis. Je m’assois à côté de mon chat et j’enlève mon pull et mon t-shirt. Les jumeaux m’observent pourtant je ne suis pas mal à l’aise. Je suis à demi-nue mais dans ma condition, drapée d’hébétude et de peine, je n’ai pas le loisir d’être pudique. Pourquoi faire? Je ne me sens pas féminine et encore moins sexy, juste dans l’utilisation pratico-pratique de ce corps pour survivre.
Quelque chose tombe pendant que je me déshabille… la feuille de l’éphéméride arrachée dans le bureau de la Grande Bleue. Je la cale sous un de mes genoux et remets mon pull, puis je place Miou sur mon t-shirt.
Je le caresse plusieurs minutes, j’entremêle mes doigts à son pelage si doux. Je lui parle, je m’excuse encore.
– Je suis tellement désolée Miou. Tu as été le meilleur des chats, un vrai ami. Tu me manqueras beaucoup. Au revoir. Au revoir Miou.
Mes épaules sont une fois de plus secouées de sanglots quand je replie le vêtement sur lui et que je le dépose dans le trou. Lorsque je commence à le recouvrir de terre, l’un des frères me donne une fleur. Une petite pâquerette dont les pétales sont à moitié recroquevillés.
Je la dépose sur Miou puis je le recouvre entièrement jusqu’à ce qu’à obtenir un monticule que j’aplanis.
Une grosse main sur mon épaule, une voix rugueuse à mon oreille:
– Tu sais qu’il pourra revenir. S’il n’a pas utilisé toutes ses vies, il pourra revenir. D’accord?
Je me retourne vers Zee et pour le remercier de son soutien je lui attrape la main.
– C’est tellement injuste. Il voulait juste m’aider et à cause de moi il a dû traverser. Et.. je ne comprends pas ce qu’il s’est passé, les gens sont devenus comme fous.
Zee m’explique:
– Le cortège a été attaqué par des zombersnatchs. Le besoin de fuir est plus fort que tout, vous ne pouviez pas résister, A.
– Mais c’est quoi ces trucs? Pourquoi ils attaquent?
– Ils sont envoyés par la Reine. Ils sont là pour collecter.
– Collecter quoi?
– Elle a des goûts particuliers. elle fait la collection de… morceaux. Et ce qu’elle aime par-dessus tout, ce sont…
Il soupire.
C’est Bee qui répond finalement:
– Elle préfère les têtes, Petite. Les têtes.

