
23. Mais où vas-tu minou zombie?
« Soft kitty, warm kitty,
little ball of fur!
Happy kitty, sleepy kitty,
purr purr purr! »
The Big Bang Theory
Tous les 3 à 4 mois je passe des examens et des tests. Ce ne sont pas des examens que je peux réviser, auxquels je peux me préparer pour réussir, ou pour lesquels je pourrai me faire une sympathique petite antisèche.
Pour passer efficacement un IRM il faut juste rester immobile et supporter les bruits de machine de chantier des ondes magnétiques qui prennent la mesure de ton invasion cancéreuse. En général en écoutant un peu de musique, ça détend. Les gentils manipulateurs en radiologie sont tellement cools qu’ils acceptent même de te chercher ce que tu aimes écouter sur Youtube. Je ne dis pas assez comme le personnel soignant est formidable.
En tout cas je peux juste me préparer aux résultats en conservant la certitude que quoiqu’il arrive je mettrai en place une stratégie et une parade, car c’est la seule chose en laquelle je crois.
Mon corps finalement pendant 3 mois c’est un peu comme la boite de Schrödinger, personne ne sait ce qu’il s’y passe.
Merci The big bang theory pour m’avoir introduite à cette passionnante expérience. En résumé simplifié Dumb&Dumber:
Schrödinger était un physicien, et son truc c’était la physique quantique. Avec son expérience du chat dans une boite, il propose un modèle de pensée pour illustrer la superposition quantique, le fait qu’un atome puisse se trouver à plusieurs endroits en même temps.
Un truc de matheux.
Donc il colle un chat dans une boite (de façon purement théorique, l’a jamais vraiment foutu de chat dans une boite Schrödinger, j’ai vérifié), et dans cette boite il y a une fiole remplie de produit radioactif mortel. C’est un événement aléatoire qui déterminera si la fiole se renversera ou pas.
En attendant d’ouvrir la boite, on ne sait pas si la fiole est fermée ou ouverte, et si le chat est vivant ou mort. Les deux sont possibles.
Etat du chat = 50% vivant + 50% mort. Le chat est mort-vivant. Un chat zombie quoi.
A l’ouverture de la boite, ben on verra bien s’il faut aller enterrer minou, ou s’il va aller bouffer ses croquettes, ou s’il n’est pas revenu tout à fait normal de son voyage quantique façon Simetierre de Stephen King.
C’est la décohérence quantique.
Pendant 3 mois je suis dans une boite, comme le minou zombie. Le cancer peut se déverser, comme le produit radioactif. Ou pas.
Les métastases peuvent se disséminer, ou se réduire.
Je peux me rapprocher du game over, ou m’en éloigner.
Parce que rien n’est prédictif de façon certaine avec un cancer, c’est aléatoire à la base.
Donc il y a tout un champ de possibles pendant ces 3 mois, je peux être mieux et moins bien en même temps.
Etat d’Audrey = 50% moins bien + 50% mieux.
Paradoxal. Mais pas faux.
IRM= Paf on ouvre la boiboite.
Décohérence quantique.
Je suis dans 2 états superposés, et cette théorie se valide avec chaque personne que je croise et qui connait ma maladie.
Dans l’esprit des gens que je vois peu, en général c’est plutôt « l’état moins bien » qui prédomine. Je le vois bien à leur questionnement inquiet et à leur regard précautionneux puis soulagé au fur et à mesure de la conversation. Conféré réponse standardisée « je fais aller » au classique et rapide « ça va? », la question à 100 000 euros.
Honnêtement je devrais leur répondre que ces dernières années tout allait parfaitement bien et que j’étais en pleine forme, avec un cancer qui me rongeait en loucedé de l’intérieur. Alors je ne suis pas vraiment experte pour savoir si ça va.
Il y en a même qui n’osent pas me demander comment ça va, ils n’arrivent pas à aborder le sujet. Ça crée comme une petite gêne persistante.
Mais bon quoiqu’il en soit je choisis la route politiquement correcte du reroutage de la conversation sur eux. Parce que les gens, moi la première quand ça ne concerne pas ma santé, adorent que l’on parle d’eux. Et parce que je ne veux pas devenir juste cette fille qui a le cancer, sérieux. Je choisis d’être cette fille qui s’intéresse à toi.
Pour les gens que je vois souvent, pour le moment « l’état mieux » a le vent en poupe, car ils sont informés depuis plus d’un an de mes résultats d’examens et ils voient que je ne me laisse pas dépérir. Ils ont pris l’habitude de me voir aller plutôt bien. C’est une bonne habitude à adopter.
Et dans mon esprit, ben je suis plutôt en forme et je me sens bien avec quelques coups de fatigue, ce qui est déjà paradoxal en soi avec un cancer stade 4.
Réconcilier mon inconscient à ma nouvelle réalité de malade du cancer m’a pris de longs mois, et je sens bien que je suis toujours dans plusieurs états superposés. Se redéfinir une identité c’est fastidieux. J’imagine que c’est la même chose quand tu divorces, que tu subis la perte d’un être proche, ou que tu gagnes des millions au loto.
Et non je ne suis pas dans cette foutue étape de l’acceptation de mon travail de deuil, celle-là j’ai décidé de la zapper.
Mais la théorie de Shrödinguer a ses limites. Déjà parce que personne n’est assez con pour laisser un chat avec un produit radioactif dans une boite. Rien à foutre de l’événement aléatoire qui décidera de son destin, le chat il va te défoncer la fiole radioactive juste parce qu’il peut le faire, il n’a pas besoin qu’on l’y autorise. Ben oui c’est un chat. Ou il fera la sieste. Possible aussi. Rhaa il n’était pas bête ce Shrödinger!
Aussi parce que la vie grandeur nature ne suit pas les règles de la physique quantique.
Les modèles ne sont pas transposables. Je ne suis pas un atome qui peut passer d’un point A à un point Y en évitant tout l’alphabet des autres points, je ne peux pas être à deux endroits en même temps. Ils sont trop forts ces atomes.
Je n’ai pas le don atomique d’ubiquité. Mais si je me focalise sur l’endroit où je veux être, a priori j’ai plus de chance d’y arriver que si je me fixe sur l’endroit où je ne veux pas être. Car il y a un truc que les être humains ont et que les atomes n’ont pas.
C’est ce truc qu’avaient aussi les malades du sida il y a 10 ans, quand ils avaient une espérance de vie inférieure à la mienne. Et maintenant ils peuvent tenir jusqu’après leurs 60 ans.
Ça s’appelle la méthode Coué, l’effet placébo, la croyance, l’inconscience, l’espoir, et ça s’appuie sur des choses très concrètes comme les avancées médicales ou très métaphysiques comme la foi.
J’ai réglé mon GPS. J’embarque mon minou zombie, il est cher à mon cœur.
Pour aller à « dans 10 ans », tournez à gauche. Contournez le crématorium et continuez tout droit.

