20-39,  Anciens billets

33. Le club de la lose

 

 

« – Merde… J’ai perdu une chaussure.

  – Vous vous reposez jamais Perrin? »

 

La chèvre

 

 

 

A l’évidence j’ai rejoint le club des méga losers quand j’ai été diagnostiquée d’un cancer du sein stade 4 à 38 ans, ce qui n’arrive qu’à un très très faible pourcentage des patientes. 75% des cancers du sein se déclarent après 50 ans. 10% des cancers du sein sont d’emblée métastatiques.

Voilà, je suis exceptionnelle comme ça.

T’as gagné le cocotier.

Dans le mille Emile.

Jackpot mon pote.

 

 

La boule noire de Motus, c’est moi.

P. E. R. D. A. N. T. E

P. U. T. A. I. N. N. N

 

 

 

 

A part ça, j’ai des moments lose plus classiques, un peu comme tout le monde.

Des moments Pierre Richard.

J’ai beau être résolue, quand ça veut pas, ça veut pas.

 

 

Ça a commencé par la psy.

Pourtant j’aurai vraiment voulu que ça marche, la psy. Mais mon cerveau a commencé à tourner chaque séance en une heure de dérision non stop, comme si j’étais dans un épisode d’une série télé.

Avec des moments « applause ».

Mais surtout des grands moments de gène et de solitude, quand j’essayais de combler les silences pesants par des blagues. Et qu’elle ne riait pas.

Humiliant.

 

Et oui, j’ai bien conscience que l’ironie est un mécanisme de défense qui me permet de ne pas faire face à tout plein de problèmes.

 

 

 

Après la psy, j’avais essayé une magnétiseuse également.

 

 

J’y étais allée à reculons parce que… sérieux? Une magnétiseuse? Mon moi d’il y a 1 an et des brouettes n’allait pas chez des magnétiseuses. Nan, elle allait au travail, au resto, faire ses courses, en vacances et évidemment chez le dentiste, l’orthodontiste, l’ophtalmologue et le docteur avec mon troupeau de trolls.

 

Mais bon la magnétiseuse m’avait été recommandée chaudement par une copine du boulot, et à part perdre 70 euros je ne risquais pas grand chose, donc j’avais tenté.

 

70 euros ça me fait un shampoing coupe mèches brush chez le coiffeur, une séance shopping décompensatoire quand j’ai un coup de mou, un bon resto sympa en amoureux avec bouteille de vin, 11 séances de ciné en fin de matinée, ou un massage de 45 minutes…. Mais bref, comparé au coût de mes piqûres mensuelles prises en charge intégralement depuis 17 mois, sans parler de ma couverture salariale arrêt maladie, merci la Sécurité Sociale et vive la France, 70 euros c’est pas la mer à boire.

 

 

 

La dame m’a reçue très gentiment.

A l’annonce de ma maladie elle a pris un bouquin, elle l’a ouvert à la page cancer du sein, et elle l’a lu. Puis elle m’a relu le paragraphe à voix haute.

Le cancer du sein droit c’est à cause de la relation au père m’a t’elle dit doctement, comme si elle ne venait pas de découvrir cette info elle-même.

Elle m’a alors annoncé que je m’étais fait mon cancer toute seule comme une grande, car c’était ça les graves maladies. Les gens se rendent malades. Eux-même.

Il fallait régler ce problème pour que ça aille mieux. Ecrire une lettre, faire un schéma avec des bonshommes puis les raturer, et voilà!!  C’était pas compliqué!

1 minute 37 secondes pour trouver la réponse à des mois de questionnement.

 

Après elle m’a magnétisée 15 minutes à grand renfort de mouvements de bras et de souffles profonds, et là j’ai ressenti une chaleur au ventre.

 

Entre-temps elle m’avait demandé d’enlever moi-même mon collier car il était trop rempli d’ondes négatives, et elle ne pouvait pas le toucher. Nan nan nan affreux collier. Mine dégoûtée à l’appui.

 

Puis elle m’a proposé des solutions de paiement car comme mon problème était très grave, ben il fallait revenir toutes les semaines, en direct ou faire des séances par téléphone.

 

Ok, j’avais ressenti du chaud.

Est-ce que ça justifiait que je devienne le porte-monnaie ambulant de la jumelle astrale de Whoopi Goldberg dans Ghost?

Oui, elle:

 

 

 

 

 

J’ai dit non merci, au revoir madame, et je me suis cassée de là.

 

 

Je trouverai d’autres solutions pour gérer mon énergie, la remobilisation de mes défenses immunitaires, mon chantier bien-être émotionnel et tout le toutim.

Des solutions où je n’aurai pas envie d’exploser de rire et de sortir mon portable pour filmer des moments hallucinants collectors, et où je ne me sentirai pas comme un gros pigeon.

 

Et aussi où on ne m’accusera pas de but en blanc de vouloir me suicider à coup de tumeur ou encore pire de me provoquer une maladie incurable pour attirer l’attention. Ouais, parce que j’adore qu’on s’occupe de moi. Vraiment.

Punaise, mes 11 séances ciné!!

 

L’info « chaleur dans le ventre » restait classifiée dans mon dossier « à réfléchir pour plus tard ».

Il est plutôt vachement bien rempli, mais j’y travaille.

 

 

 

 

 

Après ça je me suis escrimée sur mon régime, au point d’en devenir limite obsessionnelle compulsive. La Monk de la bouffe, c’est moi.

J’ai investi dans un petit appareil de mesure de la glycémie et des cétones. Tu te piques, une goutte de sang dans le bousin, et pif paf pouf en 5 secondes tu sais si tes efforts ont payé.

 

Ben ça payait pas. Soit j’avais de toutes façons trop de glucides dans le sang, soit j’étais à un bon taux de glycémie, mais j’arrivais pas à fabriquer des cétones. Alors j’ai continué mes efforts, et je me suis acharnée encore plus dans mon régime de nazi.

 

Et puis après pas mal de temps à bien me faire chier, j’ai compris plusieurs choses:

Un, à la suite de chaque injection mensuelle offerte par la médecine moderne, mon taux de glycémie remontait. Et ça je ne pouvais pas me permettre de le zapper.

Deux, l’alimentation ne fait pas le tout pour atteindre ce genre d’objectifs. Le rythme de sommeil, le niveau de fatigue, de stress, peut influencer tes résultats.

Trois, tous les glucides que j’évitais c’était déjà une bonne chose, même si je n’arrivais pas exactement au taux que je voulais lire sur le petit écran de mon appareil.

 

Alors je me contrôle encore mais moins souvent, et je continue à suivre mon régime cétogène car je veux offrir le plus de chances possibles à mon corps de combattre efficacement, et qu’il faut voir long terme.

Mais je me mets moins la pression.

Je ne vais pas m’envoyer au coin non plus, déjà que je suis privée de dessert.

 

 

 

 

Mes loses récurrentes?

 

Me coucher tôt. C’est quoi tôt? Parce qu’après minuit, vers 1H c’est tôt dans la nuit, nan? Nan?

 

Stopper les bouffées de chaleur. Toujours pas. Malgré le Serelys, l’acupuncture, l’homéopathie. Mon corps c’est Volcano et il s’en fout des médocs.

 

Comprendre comment on médite. Ne pas faire juste semblant, ne pas faire sa liste de course, ne pas penser à aller au ciné…ouais c’est moche.

 

Ne plus m’énerver en voiture, dans la file d’attente, sur mes enfants…. Mouarf mouarf mouarf.

 

Assister aux galas de musique/gym etc.. de mes enfants  sans avoir de fou rire, jouer à Candy Crush et me faire gauler par la moitié de la salle. Ben c’est encore loupé pour cette année. Et la mère indigne 2018 est….

 

 

 

 

 

Bref, j’ai ma carte gold du club de la lose, mais je m’en fous.

 

 

Car ce ne sont que des petites défaites sur mon chemin. Vas-y la vie, balance tes moments lose, balance tes défaites minables, je vois plus grand que ça moi Madame!

 

Je n’ai jamais été ambitieuse, mais cette fois j’ai un objectif bien pompeux, bien présomptueux.

Et je m’en fous d’être ridicule, chiante, pénible au resto, rouge et suante, en semi échec permanent et la honte des parents d’élèves.

 

 

 

Rien. A. Battre.

 

 

 

Je joue le match de ma vie, et c’est la seule chose à gagner.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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