20-39,  Anciens billets

28. Dominos

 

 

« J’ai vu tant de choses, que vous, humains, ne pourriez pas croire… De grands navires en feu surgissant de l’épaule d’Orion, j’ai vu des rayons fabuleux, des rayons C, briller dans l’ombre de la Porte de Tannhaüser. Tous ces moments se perdront dans l’oubli, comme les larmes dans la pluie. Il est temps de mourir. »

 

Blade Runner

 

 

 

 

Depuis plusieurs semaines j’attends un coup de fil.

 

 

 

Parfois j’ai l’impression que le cancer est comme la vague d’un tsunami, déferlante et impérieuse, imbattable.

 

 

 

Une collègue qui doit m’appeler pour échanger sur le régime cétogène, pour son mari.

 

 

 

Parfois j’ai l’impression d’être un petit castor qui fabrique une digue absurde, des petits bouts de bois minuscules qui vont se faire emporter par le courant dès la première crue. 

 

 

 

 

Je le connais de très loin, il travaille dans le même établissement que nous.

 

 

 

 

Parfois j’ai l’impression que le cancer c’est comme le Néant dans l’Histoire sans fin, cette fin du monde dépersonnifiée qui arrache des bouts d’univers les uns après les autres et qui ne laisse que du vide.

 

 

 

 

J’ai dû échanger quelques mots avec lui il y a 3 ou 4 ans.

 

 

 

 

Ou comme un assaut d’une horde de zombies affamés. Ça sera violent, douloureux. Il ne restera que des lambeaux.

 

 

 

 

Un peu plus âgé que moi, diagnostiqué à peu près à la même période. Glioblastome.

 

 

 

 

Parfois je suis tellement en colère. Tellement en colère contre les labos qui arrivent à cloner des chiens à la con mais qui ne rétablissent pas le fonctionnement normal des cellules qui nous habitent.

 

 

 

 

 

Je suis partie en vacances, j’ai passé mes IRM, j’ai maté Netflix, lu des livres, marché et fait de l’elliptique et j’ai amené ma fille et ses copines au bowling pour son anniversaire.

 

 

 

 

Parfois j’ai l’impression de courir dans la mélasse. Et je perds l’équilibre.

 

 

 

 

Je n’ai pas reçu de coup de fil.

 

 

 

 

Parfois j’ai l’impression d’être dans le viseur d’un sniper. Il y a des gens autour de moi qui tombent. 

 

 

 

 

Et mes amis m’ont annoncé avec douceur et beaucoup de précautions que ma collègue ne m’appellerait pas, car son mari est décédé.

 

 

 

 

 

Parfois j’ai l’impression d’être en verre, et si je tombe je vais me briser en mille morceaux. 

 

 

 

 

Sans le connaître vraiment, sans avoir échangé avec lui, c’était un repère pour moi. Une sentinelle.

 

 

 

 

Et je suis dans la file d’attente de ce jeu morbide de dominos qui s’écroulent.

 

 

 

 

Coucou mon copain de stade 4. On n’avait pas vraiment pareil, mais pas bien loin non plus.

 

 

 

 

Parfois j’aimerai devenir un monstre, qui ne ressent ni la peur ni la douleur.

 

 

 

 

Et mon cœur se brise pour cette famille. J’ai peur pour la mienne aussi.

 

 

 

 

Alors je souffle et je me souviens, je savais qu’il y aurait des moments comme ça. Et je me raccroche à tout ce que je peux, le sport, mon chéri, le régime, les enfants, le blog, la routine, demain, et tout le reste, avec mes mains mon esprit mes dents et mes griffes. Même si je dois faire des cicatrices partout.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

3 commentaires

Laisser un commentaire