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30. Numérologie

 

 

« – Vous voulez mon numéro ?

– C’est ça oui, je voudrais votre numéro.

– Vous voulez quoi comme numéro… George ?

– George… J’aime bien votre façon de dire ça… George. Je sais pas vous en avez beaucoup ?

– Oui j’ai des numéros pleins les poches. Vous voulez un exemple ? 10.

– 10 ?

– Oui. 10 mois c’est l’âge de ma petite fille.

– Vous avez une fille ?

– Oui. Sexy hein ? Vous voulez un autre numéro ? 6, c’est l’âge de mon autre fille, 8 c’est l’âge de mon fils, 2 c’est le nombre de fois où je me suis mariée et divorcée, 16 c’est le nombre de dollars sur mon compte en banque, 850.39.43 ça c’est mon numéro de téléphone et avec tous les numéros que je viens de vous filer, 0 c’est le nombre de fois que vous téléphonerez ! »

 

 

Erin Brokovitch

 

 

 

Il y a quelques mois une amie est allée voir une numérologue, et m’a expliqué  en quoi ça consistait. Parce que pour moi c’est un peu abstrait. Et forcément aussi j’ai du mal à y croire.

Donc tu donnes tes nombres à la numérologue, style date de naissance etc…, elle fait des calculs et au final elle te dit qui tu es. Enfin j’ai certainement très mal expliqué.

 

En tout cas pour ma copine ça l’a carrément fait la numérologue, parce que tout ce qu’elle lui a dit tombait juste, et ça l’a confortée dans des choix qu’elle avait à faire. Alors si ça l’a boostée, qu’elle se sentait mieux après et qu’elle avait le moral, qui je suis pour juger? C’était plutôt cool.

 

 

 

Des fois moi aussi j’aimerai bien avoir un consultant externe type numérologue qui me conforte dans mes choix.

 

 

 

Par exemple là, je viens de choisir de faire une radiothérapie et j’ai décliné une chirurgie. Dit comme ça, ça parait simple, ce sont des mots sur un écran.

Pourtant c’est un choix qui va impacter mon espérance de vie.

Et je ne sais pas si je l’impacte dans le bon ou le mauvais sens avec cette décision. No pressure.

 

Depuis mon diagnostic je suis en gueguerre avec le comité décisionnel pour mon protocole. Je guerroie pour avoir plus qu’une hormonothérapie. Je  bataille pour avoir accès à la chirurgie, d’abord pour mes ovaires, puis quand je l’ai obtenue, pour mon sein.

Finalement, finalement… quand ils m’ont proposé la chirurgie, car ma tumeur avait assez diminué et mes métastases étaient en voie de disparition, ben moi de mon côté je n’étais plus si sûre que c’était la bonne chose à faire.

Peut être qu’une radiothérapie ça serait mieux?

Ce n’était pas un caprice ou la peur qui parlait, mais pas mal de mois de réflexion, de rencontres, et un élargissement de mon point de vue sur la situation.

Voilà. Alors on fait quoi quand on veut avancer, qu’on veut accéder à d’autres soins, mais que les options proposées  n’offrent aucune garantie d’amélioration?

 

Quand ton oncologue et ses collègues te disent de faire l’opération, car c’est le bon moment.

Alors que tes médecins hors parcours Cancerlandia te disent de ne rien faire d’irrémédiable.

 

Sur ce coup là, merci aux bons conseils du comité décisionnel qui me propose une opération très impactante, possiblement invalidante, avec pour seul argument « c’est le bon moment » mais aucune assurance que ça puisse vraiment m’aider. Aucun autre argument. Rien. Nada.

Merci les gars, vraiment merci pour vos conseils précis pointus concernant… heu ben juste ma vie en fait.

Evidemment c’est un one shot. C’est maintenant qu’il faut faire l’opération, plus tard ça ne servirait à rien. Pourquoi?

On ne sait pas vraiment ce qu’on fait, Mme B.

 

Alors est-ce que le remède est pire que le mal?

 

Quand rien, aucune étude, ne prouve qu’une mammectomie sur un stade 4 puisse augmenter les chances de survie?

 

 

Mais que faire une mammectomie avec curage des ganglions suivie d’une radiothérapie, ça a 100% de chance de faire mal, très très mal.

 

Dans les 50% de chance  de provoquer un lymphœdème du bras, le syndrome du gros bras, par la suite. Ce qui est au mieux inesthétique, gênant, au pire handicapant voir mortel.

 

100% de chance de faire extrêmement attention à:  ne pas porter des poids avec ce bras, éviter toute piqûre, blessure, brûlure sur ce bras, ne pas porter ton sac en bandoulière de ce côté, ne plus prendre des bains ou des douches trop chaudes, éviter de porter des vêtements serrés, arrêter de tenir la laisse du chien avec ce bras, ne plus dormir sur ce côté, ne pas faire des gestes répétitifs avec ce bras, ne pas prendre l’avion sans bandage de compression ..

100% de chance de n’avoir plus qu’un seul sein, et 50% de chance d’accéder à une opération de reconstruction 18 mois plus tard. Au mieux.

 

 

 

Au final c’est à moi de décider. Et il n’y a pas de bonne réponse qui me fasse gagner le grand dictionnaire de la santé.

 

 

 

Prendre ce genre de décision c’est stressant. Mon oncologue me rappelle qu’elle ne veut pas entrer en conflit avec moi, mais c’est très bien les patients comme moi, c’est très chouette. Il faut qu’il y ait du débat.

Ai-je été un peu agressive?

Je souffle. Je ne subis pas mon protocole, c’est moi qui le choisis. Et si je suis stressée, je l’attrape et je le serre très fort. Couin couin le protocole.

 

 

 

Allez, je me fais ma propre petite recette de numérologie.

 

 

 

Alors voilà mes chiffres:

 

 

40, c’est mon âge.

 

13, 11 et 8 c’est l’âge de mes enfants.

 

4, c’est le stade de mon cancer.

 

5, c’est mon espérance de vie en années à mon diagnostic.

 

10 et plus, vers l’infini et au delà, c’est mon objectif.

 

16, c’est l’âge de mon mariage dans 15 jours. Age et pas durée, parce que c’est un truc vivant qui évolue un mariage, c’est pas un mug ou une panière à linge.  Noces de saphir, à toute fin utile chéri.

 

3, c’est le nombre de continents où j’ai posé les pieds et il m’en reste encore 2 et plein de pays potentiels à visiter.

 

18, en mois, c’est la durée de mon arrêt maladie. Ouais dit comme ça, ça parait long.  Pas tant que ça au final.

 

3, c’est le nombre de fois où j’ai défoncé un clavier dans ma tête chez des médecins, et personne n’a été blessé.

 

13, c’est les kilos que j’ai perdu. Ouais ça fait un peu trop, grossir c’est dur. Et non, je ne pensais jamais avoir à dire ça.

 

36, c’est le poids de mon chien, et mon poignet dit merci au harnais.

 

2, c’est le nombre de ballades joggées que j’ai faites avec lui cette semaine, et maintenant je marche un peu comme Robocop.

 

3, c’est le pathétique nombre de pompes que j’arrive à faire d’affilée, et 10 c’est mon objectif.

 

10, c’est aussi le nombre de médecins et spécialistes que j’ai consulté depuis mon diagnostic.

 

33, c’est le nombre de vertèbres qui composent mon rachis, et elles étaient toutes touchées il y a 18 mois. Maintenant y en a plus qu’une, peut être même zéro.

 

43, c’est l’âge où ça doit sentir le sapin pour moi, et où je vais faire une punaise de fiesta parce que je serai encore en vie. Et je vais inviter mon oncologue.

 

4, c’est le nombre de mois qu’il m’a fallu pour soupeser la décision « good bye or not my nichon ».

 

100% coton, c’est la composition de ma culotte de grande fille que j’ai dû enfiler quand j’ai dit non à mon oncologue pour la chirurgie, en me disant putain pourvu que je prenne la bonne décision.

 

1, c’est le nombre de doigt que j’ai envie de montrer au Comité décisionnel pour son aide argumentée et documentée à la prise d’une décision qui peut changer ma vie, et laissez-moi vous dire que je ne parle pas du pouce.

 

30, c’est le numéro de ce billet, pour un blog qui devait durer 2 semaines et 3 articles, parce que tout poser en encre virtuelle sur un écran ça me fait rire, des fois ça me fait pleurer, mais en tout cas ça me fait du bien.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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