
24. La cancéreuse fraudeuse
« – Frank dis-moi comment tu as réussi à tricher a l’examen du barreau de New York ?
– Vous voulez vraiment savoir ?
– Oui !
– Eh ben j’ai révisé pendant deux mois et j’ai réussi l’examen. »
Arrête moi si tu peux
Quand j’ai pensé à écrire ce billet, et à son titre, j’avais plutôt en tête ma superposition d’états, le paradoxe de ma maladie à son stade inguérissable et comment je me sens dans ma vie de tous les jours.
Je connais des gens dans la vraie vie, et sur le net, qui sont malades du cancer, et qui en chient grave. Opérations avec des suites compliquées, hospitalisations longues et pénibles, chimios violentes avec vomito parties, douleurs, beaucoup de douleurs.
Et la plupart ne sont pas en stade 4, ils en sont au stade de souffrir pour guérir. Ça vaut vachement le coup d’en chier, mais on préférerait tous zapper l’étape douleur, c’est sûr.
Moi je ne me sens pas mal, pas mal du tout même. Des fois j’ai des coups de fatigue, genre retour de grippe après 40 de fièvre, et je reste scotchée à mon canapé. Faire la promenade du chien me parait alors être l’équivalent de l’épreuve d’immunité de Koh Lanta. Mais ces épisodes ne sont pas si nombreux, et je choisis de vite les oublier.
Sinon j’ai assez d’énergie pour faire des projets, les exécuter, et en faire de nouveaux à la suite. Assez d’énergie pour avoir une vie sociale, culturelle et un agenda bien remplis.
Assez d’énergie pour explorer, découvrir, et passer de supers moments en famille.
Et en plus j’ai toujours ma magnifique chevelure. Bon elle n’est pas si géniale que ça mais elle a le mérite d’être là, avec quasiment pas de cheveux blancs. Moment gratitude: merci pour mes jolis cheveux. Je les entretiens avec ardeur et avec un masque à l’avocat.
Est ce qu’on est censé prendre du bon temps quand on a un cancer? Voir ses amis, prendre des vacances? Aller au ciné et mater Netflix?
Ben moi j’ai décidé de ne pas me priver, et d’envisager tout ça comme une thérapie en soi. Car garder le moral c’est important m’a dit l’oncologue. Alors je suis une patiente docile et studieuse. En tout cas pour le moral.
Malgré tout j’ai de temps en temps un sentiment de culpabilité, comme si je n’étais pas vraiment malade mais que je feignais d’avoir un cancer pour bénéficier d’un break payé par la société.
J’en ai même parlé à mon chef, mon big chef, dans un message il y a quelques mois, certainement pour me déculpabiliser, et il n’a pas réagi. Qui ne dit mot consent, nan?
Ce titre de billet prémonitoire prend un tout nouvel éclairage aujourd’hui, alors que je pars dans 15 minutes à mon rendez-vous de contrôle par la sécurité sociale. Après 17 mois sans nouvelle, la sécurité sociale me convoque. Normal. je m’y attendais, je pensais juste que ça arriverait plus tôt.
J’imagine que le médecin de la sécu saura me dire si je suis assez malade pour être en arrêt, ou si je suis en capacité de reprendre mes fonctions. Peut-être que je fraude en fait?
S’il me dit que je fraude, qu’il m’enlève mon arrêt maladie, est-ce qu’il m’enlève mon cancer aussi?
Allez, je t’enlève ton arrêt maladie, et ton cancer, tu as été une vilaine fille. Zou, au boulot, file!
J’aimerai bien.
De retour de mon entretien.
Ce fût un peu spécial. Après plus de 45 minutes d’attente, je suis reçue par un gentil médecin qui fait d’abord une blague sur mon prénom, s’excuse de son retard en 3 secondes chrono sans me regarder dans les yeux. Il me demande où je travaille, je lui dis où, le nom générique de mon poste, et il ne me demande pas ce que j’y fais.
Il m’annonce alors qu’il va me poser plein de questions.
Vas-y, shoot. Je n’attends que ça depuis 6 mois.
Age? Statut marital? Des enfants?
40 ans, mariée, 3 enfants. Toutes ces infos sont sur ma carte vitale, dans mon dossier sur l’écran que consulte le bon docteur et des réponses de plus en plus acerbes sur ma langue. Quel est le rapport avec la choucroute?
Puis: est ce que je sais pourquoi je suis là?
Oui, pour contrôler le fait que mon arrêt maladie est en cohérence avec mon état de santé.
Nan nan nan me répond le gentil docteur, moi je ne fais pas de contrôle. Je suis là pour voir si votre arrêt maladie ne dure pas trop longtemps, car sinon la reprise du travail sera difficile.
Ah. Ockayyyyy.
Et comment déterminer la fin d’un arrêt maladie avec une maladie qui n’a pas de fin? En tout cas pas une qui sente le sapin.
Et bien… Moment de gêne. Ca dépend de la stabilisation de votre protocole.
Ockayyyyy encore. J’ai donné tous les éléments concernant mon protocole il y a 3 semaines par téléphone, pendant un 1er entretien pour valider s’il fallait que je me déplace à la sécu ou pas. Mon protocole est en pleine évolution, je suis en bras de fer depuis 18 mois avec le comité décisionnel, et je peux gagner cette petite partie sous peu. Les IRM que je passe actuellement donneront l’éclairage nécessaire aux évolutions possibles de mon protocole. J’aurai les résultats dans une semaine.
J’ai donné les faits, les dates, les noms il y a 3 semaines.
Pourquoi je suis là?
Il recommence à poser des questions sur le protocole, et je réponds distraitement.
Je n’arrive plus à regarder le bon docteur dans les yeux. Je fixe l’horizon par la fenêtre.
J’avais décidé d’être cool, j’avais décidé d’être zen, je m’étais dit que si je devais retourner au boulot ben ça serait chouette, je retrouverai mes collègues, mes missions et un petit bout de ma vie.
Sinon ça serait chouette aussi, car ma vie est douce et agréable.
Tout est chouette, je n’ai que de chouettes possibilités. Tout va bien se passer.
Mes bonnes résolutions volent en éclat.
Je me rends compte que cet entretien a beaucoup plus d’enjeu pour moi que ce que j’avais envisagé.
J’arrête le flot des questions auxquelles j’ai déjà répondu il y a quelques semaines, et je lui pose ma petite question à moi, la question qui me trotte dans la tête depuis pas mal de temps.
Est ce que reprendre mon activité aujourd’hui peut avoir une incidence favorable sur mon espérance de vie? Ou pas?
Parce que c’est la seule chose qui a de l’importance. La seule chose.
Je le regarde et je laisse passer dans mes yeux ce qui n’est pas politiquement correct de dire.
Je sais qu’ils ont merdé sur le rendez-vous, qu’il aurait préféré me voir dans 15 jours avec une situation stabilisée, et que ça le fait chier de me recevoir maintenant, à un moment qui ne sert à rien. Je le sais et je n’en ai rien à foutre. C’est son problème, pas le mien, et moi j’ai des problèmes beaucoup plus importants que la perte de 20 minutes dans son agenda professionnel.
Maintenant je lui demande de se positionner. Vas-y, donne moi ta réponse.
Est ce que je peux reprendre mon boulot? Est ce que je peux reprendre ce bout de ma vie? Est ce que tu peux prendre la responsabilité de me renvoyer au boulot en m’assurant que ça n’aura pas d’impact sur ma santé?
Est ce que tu peux me rendre ma putain de vie?
Silence.
Il me propose que je lui envoie les décisions du comité à la suite de mes résultats d’examens la semaine prochaine. De reprendre contact si je suis de nouveau convoquée et que j’estime que c’est trop tôt, pour repousser. Ou de faire passer le message par mon oncologue, ça sera plus simple pour moi.
Il s’excuse encore pour le retard, pour le rendrez-vous qui n’a pas été fixé à la bonne date, pour le déplacement, me propose des indemnités de frais kilométriques.
Pour la reprise au travail quand ça sera le bon moment il faudra y aller mollo, envisager un temps partiel thérapeutique, peut être une invalidité catégorie 1 me dit-il. Je connais tout ça par cœur, j’ai accompagné des collègues pendant ces processus.
Je ne réponds pas, j’ai les mâchoires tellement serrées. Je me lève pour attraper un essuie-tout au dessus de l’évier pour essuyer les larmes qui coulent sans autorisation sur mon visage.
Je crois que nous sommes tous les deux surpris par la soudaine intensité dans la pièce pour un simple entretien de contrôle qui n’est pas du contrôle, sic. La seule pression qu’il devrait y avoir c’est moi qui demande à rester en arrêt maladie si lui pense que je dois retourner au travail.
Pas moi qui exige des réponses à des questions existentielles qu’il n’est pas en capacité de me donner.
Le docteur me raccompagne, au revoir madame, bon courage.
Pas une fois il ne m’a demandé comment je me sentais, ou ce que moi je souhaitais.
Dans le parking je m’autorise un bon craquage.
Merde merde merde merde.
C’est le moment de faire le deuil de ma vie professionnelle je crois. Si elle reprend un jour, ça ne sera plus la même. Je ne serai plus cette personne. Je le savais plus ou moins, mais je devais entretenir ce petit fantasme de retrouver cet endroit, cette personne inchangés.
Et meeeeerde putain chier!
Un de mes petits bastions s’est envolé, et je n’ai pas pu le retenir.
Je sais que je dois sauver l’essentiel, et qu’il faut sacrifier certaines choses dans la bataille. Je sais aussi qu’une grande partie de moi souhaitait continuer à être en arrêt maladie, pour plein de raisons. Je devrais être contente, soulagée.
Mais merde quoi. Je crois que je me suis un peu fraudée moi-même.
Bon, les enfants vont m’attendre, je dois y aller.
En route ma vieille, tu connais l’itinéraire.
Et si tu dois larguer plein de choses en chemin pour y arriver, so be it.


2 commentaires
Chelmi
Touchant.
J'arrive dans 5 minutes
Merci Chelmi 😉