0-19,  Anciens billets

6. Opération transfert: échec

 

 

 

« La semaine prochaine nous parlerons de Freud et pourquoi il s’enfilait des doses de cocaïne à tuer un cheval. »

Will Hunting

 

 

Ecouter les gens c’est facile.

Je suis une bonne confidente, j’appartiens à l’espèce des Grandes Oreilles.

 

J’ai misé sur cette aptitude et j’ai fait des études de psychologie, j’ai obtenu une maîtrise dans ce domaine.

J’ai trouvé un boulot auprès de personnes qu’il faut écouter, conseiller, aiguiller. Ce n’est pas le travail de mes rêves mais je ne suis pas franchement difficile ni ambitieuse. Ça me permet de travailler en équipe avec des gens sympas et de chouettes horaires.

Je me suis spécialisée dans l’accompagnement des collègues en difficulté, dans ce rôle là je suis un résolveur de problèmes. Ça rajoute un peu d’intérêt au bousin.

Je crois que je suis assez confortable pour faire face aux difficultés des autres. Finalement je me rends compte que tout mon parcours scolaire et professionnel m’a conduite vers l’écoute des gens et la résolution de leurs problèmes. J’aime bien ça, c’est intéressant et gratifiant.

 

Mais toute mon expérience acquise à prêter attention aux autres n’a absolument servi à rien pour raconter mes propres petits tracas quand je suis allée voir un psy pour la première fois.

 

Déballer ses problèmes à un psy, c’est hyper embarrassant. C’est gênant, c’est déplaisant, très clairement pour moi c’est chiant.

Chiant, chiant, chiant.

 

Naturellement, je n’avais jamais été encline à aller voir un psy. Mais quand j’ai été diagnostiquée d’un cancer à trente-huit ans et qu’on a fixé une date de péremption à ma vie, je me suis dit que c’était certainement le bon moment pour essayer.

Rappord à une petite crise d’hystérie dans la baignoire, mon nouvel intérêt pour les conventions obsèques et la dispersion de mes cendres, cette culpabilité dévorante de mère indigne.

Et aussi cette légère envie de retourner dans ce bureau, à ce moment là précis, ce moment bien pourri. Pour arracher l’écran de l’ordinateur, l’éclater sur le bureau, puis me saisir du clavier, et le fracasser violemment sur la tête de cette oncologue. Répétitivement.

Entre autres.

Donc j’avais beaucoup de choses à déballer au psy. J’avais un bon gros problème bien juteux, sur lequel s’étaient greffés beaucoup de douleur, une bonne dose de culpabilité, de l’anxiété chronique et un tsunami de rage.

Voilà, j’allais passer par la case psy de mon parcours de cancéreuse, vider mon sac, avoir une révélation, découvrir le sens de la vie et aller mieux. C’est pas tout ça mais j’avais une vie en suspens.

 

Aussi je ne m’attendais pas à un blocage quand je me suis retrouvée devant ma première psy.

 

Au début il y eu ce silence gênant. Il s’est répété à chaque séance.

Et puis ces moments, nombreux, où je me repassais un épisode de Bref dans ma tête.

Elle me regarde, je la regarde, elle me regarde, je la regarde, je regarde le paquet de kleenex, elle me regarde, je la regarde… Je sais qu’elle attend que je commence à parler, car c’est pour ça que je suis là après tout. Je regarde le bureau, la fenêtre, je souffle. Il va falloir que ça sorte et je n’en ai pas envie.

Je me force pendant une heure à faire l’inventaire de tout ce qui ne va pas dans ma vie. Il y a peu de choses au final, même si elles sont d’importance. Du coup ça m’oblige à rentrer dans les détails. J’ai quand même l’impression de tourner en boucle rapidement.

Je ressors de ces séances comme on repart de la déchetterie. Le coffre de la voiture est vidé, la corvée a été accomplie. Good for you!

 

Au troisième rendez-vous je m’ennuie, j’ai besoin de répondant. Je l’interroge, je fais attention à formuler des questions ouvertes à différents moments, parce que je suis joueuse comme ça.

J’ai droit à beaucoup de « mmmm », « et vous, qu’en pensez-vous? » et quelques crispés « c’est à vous de trouver les réponses ». Ockayyyy. Ça ne va pas le faire.

Punaise il va falloir me séparer de la psy. J’ai l’impression de rompre avec mon premier petit copain au collège. J’y mets les formes, du tact. C’est pas vous, c’est moi…

Je me fais honte, vraiment.

 

Allez, je sors ma carte cancer. Je quitte la case prison, heu psy, et j’avance de trois.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Laisser un commentaire