
54. Incorporation
« Comment aurais-je pu oublier le jour où tu es tombée au fond de moi ? »
Le voyage de Chihiro
Quel est le point commun entre la pâtisserie, l’élevage de trolls, les poltergeists, la psychanalyse et les sangliers? Et bien l’incorporation de ces différents sujets en un seul et même billet ne répondra pas à cette périlleuse question, mais apportera des pistes absolument pas nécessaires.
Il va y avoir des grumeaux.
En pâtisserie, l’incorporation est le moment plus ou moins délicat où tu dois faire rentrer un élément dans un autre pour qu’ils ne deviennent qu’un. Si l’union du sucre avec les jaunes d’œufs me pose rarement problème, je trouve plus pénible l’étape des œufs en neige dans la préparation, en les mélangeant doucement sans les broyer. C’est tout un art, pas vraiment mon fort, mais bon personne ne s’est jamais plaint de mon gâteau semi fondant au chocolat.
Dans la vie aussi, des fois tu dois incorporer des choses à ton existence.
Par exemple j’ai incorporé mes trois enfants.
Ben oui, ils étaient bien littéralement dans mon corps, in corpus meum, pendant neuf mois. Et puis quand ils ont été gonflés et dorés comme de belles petites brioches, prêts à découvrir de leur propre corps l’existence de l’extérieur de l’utérus, paf: démoulage.
Maintenant je suis en période de transmission à donf car même après notre désassemblage ils peuvent intégrer des petites choses de moi, tandis que les nombreux cordons qui les relient à maman et l’enfance se débranchent naturellement, chacun à son rythme. Parce qu’ils deviennent assez solides et construisent des racines suffisamment costaudes pour pousser tout seul.
Des fois c’est moi qui me fait débrancher, ça fait bizarre mais il parait que c’est un processus normal: l’adolescence.
C’est là que tu te rends compte que tes plugs peuvent devenir néfastes et au lieu de cultiver l’épanouissement de ton enfant ils le brident, mais si tu décroches trop tôt ça peut t’exploser à la gueule aussi. Malheureusement il n’y a pas de recette magique, ni de livre « jardiner les enfants avec la pleine lune, ça marche » , pour élever ses bambins. Il n’y a pas de garantie.
J’imagine qu’on fait tous au mieux. Pour ma part j’ai souvent l’impression d’être la MacGyver des mamans et de rafistoler ma relation avec mes trolls à coup de chewing gum pendant les décrochages intempestifs.
Dépressurisation de la cabine et chute en piquet, le vol Trollinette part en sucette. Veuillez attacher votre ceinture et appliquer le masque à oxygène. Ça ne vous sauvera pas la vie mais vous passerez un meilleur moment en attendant que votre enfant redresse la barre, car maintenant c’est elle le pilote de l’avion.
Ne vous relâchez pas trop, le vol Trollinou va lui aussi subir quelques turbulences. Des poches à vomi et des bonbons à la menthe sont à votre disposition.
Ce qui est quand même vachement flippant c’est de se reconnaître dans les états et réactions de nos enfants, car on a vécu à peu près la même chose, mais sans réussir pour autant à prédire ce qu’il va se passer pour eux. Parce qu’ils ne sont plus nous, ils sont eux.
Ils habitent leurs propres rêves et leurs désirs, leur rébellion et leur autonomie, leur propre corps et vie. Ce petit bout de moi qui s’est arraché à chaque naissance s’est incorporé en eux, sans être broyé j’espère, et il ne m’appartient plus.
Ils sont un peu de moi et de leur père à la base, et puis ils ont transcendé cet état pour devenir eux. Paf, incorporation d’un être humain, l’expérience ultime du petit chimiste: fabrique un enfant qui s’auto-façonnera lui-même, finalement. On pourrait appeler ça la décorporation familiale.
Punaise j’espère que ce concept n’existe pas déjà, je tiens mon sujet de thèse en bullshithologie.
En tout cas ils passent peu à peu au niveau maître-constructeur avec les légos de leur vie et j’admire leur édification. Je suis une fière maman.
La beauté de la chose avec le mot incorporation est qu’il a plusieurs sens en fonction du domaine d’expertise évoqué.
Dans le domaine du surnaturel et des films romantiques cultes des années 90, un département où je suis super balaise, Patrick Swayze incorporé par Whoopi Golberg peut pointer le bout de son nez pour câliner Demi Moore.
Et oui, on a tous envie de faire de la poterie là maintenant.
Mais tous les fantômes ne sont pas aussi mignons, et certaines possessions sont beaucoup moins romantiques.
Par exemple en psychanalyse, l’incorporation est un phénomène vraiment pas cool, où tu as enfermé à double tour des émotions relatives à un moment très pénible de ta vie, ou de celle de tes ascendants, et elles ne se mélangeront pas à tes autres affects. Ce n’est donc pas pareil qu’en pâtisserie. Au contraire, pour s’exprimer elles vont finalement broyer ta personnalité habituelle et prendre sa place.
Ce phénomène correspond donc plus à l’incorporation d’un polteirgeist qu’à des blancs en neige. Tu deviens alors habité par un comportement négatif et inhabituel, et puis… ben faut se faire soigner hein.
Bref ça fait réfléchir à l’importance du roman familial, des choses que tu gardes secrètes ou pas avec ta descendance. Au rôle du dialogue bien ajusté, de la transmission avec tes enfants et de la déchetterie, aka la psy, pour réguler tout ça, faire que le poids des vérités douloureuses ne t’écrase pas.
Contenir à mort un cancer colonisateur aurait vite fait d’oppresser tes pensées, aplatir tes projets, s’incorporer à ta personnalité et écrabouiller ta vie si l’on n’y prête pas attention par exemple.
Il y a quelques semaines j’échappais justement de peu à un écrasement.
Une laie et ses deux marcassins, rabattus par des chiens de chasse. Les gruiks ont choisi de traverser la route bien passante de plein jour au risque d’être incorporés à ma voiture plutôt qu’en civet.
Cet épisode m’a permis de constater que -a: les sangliers ont un punaise d’instinct maternel, car la maman a attendu que son deuxième petit se remette de son contact malencontreux avec mon pneu avant de reprendre sa course, malgré la menace du chien de chasse toute proche.
-b: ça court super vite un sanglier, j’aurai jamais cru
-c: je n’aime pas la chasse, définitivement nan je n’aime pas ça, et cette certitude s’est incorporée encore plus fortement en moi tandis que j’admirais la course pour la vie de cette laie et ses petits.
Alors pour faire du lien, il y a certainement pas mal de laie en moi, quand je pâtisse comme une cochonne et que ma cuisine est un champ de bataille.
Quand je bataille pour gagner du terrain dans ma course contre le crabe pour des années de vie et plus si affinité, si j’ai beaucoup de bol et que je contiens comme une bonne élève.
Quand j’élève mes enfants et qu’ils m’élèvent en tant que parent, car j’en apprends autant qu’eux sur ce chemin de la division cellulaire et de la transmission, punaise c’est intrigant la vie quand même, j’aimerai bien y voir plus clair.
Quand je vois clairement le parallèle entre le modèle débile de la chasse française, qui rembourse aux agriculteurs les dégâts occasionnés par les sangliers tout en contribuant à leur prolifération à coup d’élevages illégaux pour se taper leur tuerie hebdomadaire, et celui de notre société à la con qui nous bourre d’hormones et de perturbateurs et rembourse les frais des cancéreux précoces en payant très très cher les traitements de l’industrie pharmaceutique, les BigPharmas dont l’oncologie représente plus de 10% des parts de marché, avec inflation des prix constante, et toujours pas de solution définitive.
Humm, mais c’est pas super corporate de dire ça dis donc.
Ouais, j’invoque le sanglier incorporé en moi, j’ai très certainement un caractère de cochon.
Allez, on se fait un petit fondant au chocolat?
Gruik.

