
55. Bienvenue à Zombieland
« J’ai entendu dire que quand on est perdu le mieux à faire c’est de rester où on est et d’attendre qu’on vienne vous chercher, mais personne ne pensera à venir me chercher ici. »
Alice au pays des merveilles
« Vous avez des questions? »
Je suis assise, hébétée. Je ne peux pas répondre. Le silence est suffoquant.
Dans ce bureau gris et monotone, la reine de cœur vient de me couper la tête.
La guillotine des mots est à peine tombée que je la vois rouler à mes pieds. Elle ralentit une seconde et j’ai la vision de mes propres yeux exorbités derrière leurs lunettes qui me fixent, puis clignent lentement tandis qu’un cri d’horreur silencieux s’échappent de mes lèvres. Ma tête continue alors de rouler et je ne vois plus mon visage. Elle laisse une traînée de sang sur son passage. Un chemin gore et gluant se fraie sur le sol, qui s’écoule stupidement de mon appendice bringuebalant comme autant d’années de vie qui m’échappent.
Bizarrement ma tête ne s’arrête pas de rouler, elle accélère et cogne contre les murs et les meubles et ravage le calme et la propreté de la pièce avant de prendre encore plus d’élan et de défoncer la porte. Elle s’enfuit du bureau. Elle part.
Putain elle part!
Je sors de mon état catatonique en sursautant et me lance à sa poursuite. Dans le couloir, l’odeur métallique de ma tête ensanglantée mêlée au parfum de médicament et de désinfectant assaille mes narines. Je commence à courir sur la trace sanguinolente. Derrière moi la reine hurle « Coupez lui la tête, coupez lui encore la tête!! », mais je ne lui prête plus attention. Le mal est fait de toute façon.
Je passe en trombe devant la salle d’attente n°1, le secrétariat et quelques personne en blouses blanches médusées. L’un d’eux me glisse au passage: « Tu es en retard, c’est trop tard, trop tard, trop tard ». Je me retourne mais il me fait juste un clin d’œil, puis aplatit ses oreilles duveteuses et bondit vers l’escalier.
L’homme lapin suit lui aussi la piste de ma tête, il saute allègrement à pieds joints sur la traînée rouge et laisse l’empreinte de ses papattes sur le sol aseptisé. Je descends les marches de l’escalier deux par deux derrière lui et je déboule dans le hall d’entrée.
Je ne vois plus mon crâne fuyant, mes jambes sont tremblantes, je glisse et je tombe. Je pédale sur le liquide gluant pour me relever, j’en ai plein les mains mais je redémarre ma course et bouscule la file d’attente d’ambulanciers et de mémés à l’accueil.
Je pousse les doubles portes de sortie, en salissant de rouge tout ce que je touche.
Sur le parking désert la trace de sang a disparu. J’ai beau chercher frénétiquement je ne vois plus ni ma tête, ni le lapin. L’air froid de décembre brûle mes poumons, mon cœur bat la chamade et je m’écroule contre ma voiture.
Le métal gris glacé de ma portière m’apporte une rigueur rassurante. Après avoir retrouvé mon souffle je me réfugie dans mon Espace. Dans cet endroit du quotidien, je revis les dernières minutes avec incrédulité.
Mais qu’est ce qui vient de se passer?
Non, ça n’est pas arrivé. Non.
Je dois partir de cet endroit bizarre, retourner à la maison. On m’attend.
Je démarre et fais une marche arrière pour sortir du parking.
Conduire me rassure. Je maîtrise ma voiture, je connais le chemin. Un air de bossa passe en sourdine à la radio et mon petit cœur rose avec mon prénom écrit dessus qui est accroché au rétro se balance en rythme. Je ne croise pas mon regard dans le miroir.
Allez, ça va aller. Ça va aller. Tout est normal.
Qu’est ce que je vais faire à manger ce soir?
Il y a un brouillard très épais, je commence à avoir du mal à discerner la route. Je vois des panneaux clignotant signalant des travaux, la voie est bloquée. Je dois contourner la zone et passer sur la file de gauche, mais étrangement tandis que je double, je m’aperçois que les travaux ne sont pas dans la zone protégée à droite mais directement devant moi. Je freine à mort mais c’est trop tard et ma voiture tombe dans un trou qui ne cesse de grandir.
Je m’accroche au volant en continuant d’appuyer sur la pédale, ce qui ne serre à rien, je ne contrôle plus rien. La chute semble durer des heures, mon estomac remonte, j’ai envie de vomir et mes mains et mes pieds sont instantanément trempés de sueur. Je ne respire plus et me recroqueville avant de rebondir dans mon siège sous le choc de l’atterrissage. Je suis retenue douloureusement par ma ceinture et m’écrase contre l’airbag dans un bruit de tôle froissée et de klaxon continu.
Punaise. Je suis sous le choc de la violence de l’accident, je tremble comme une feuille. Je suis entière, enfin presque. J’arrive à me détacher et à m’extirper de l’Espace, j’ai mal partout. La voiture est complètement pliée à l’avant, il y a des pièces du moteur qui dégueulent du capot, de la fumée s’en échappe, et ça pue l’essence.
Je suis un peu sonnée. Je dois prévenir l’assurance. Et comment je vais remonter l’Espace? Je voudrais retrouver mon sac avec mon téléphone pour appeler à l’aide, mais pas question de rentrer dans la voiture. Je m’éloigne et je regarde autour de moi. C’est grand, c’est les travaux pour le métro?
Et là j’aperçois le lapin blanc qui bondit de ses pattes rouges et s’engouffre dans un tunnel. Sa blouse blanche est écarlate.
Il tient ma tête sous le bras.

