
59. The zombway to Hell
« Je t’emmènerai jusqu’au chapelier et au lièvre mais je n’irai pas plus loin. »
Alice au pays des merveilles
Le sentier est un peu escarpé, je dois faire attention. Je baisse la tête pour voir s’il n’y a pas de racines, je ne veux pas me prendre les pieds et tomber.
J’arrive enfin au sommet, et je suis accueillie par la vue d’un grand plateau planté de champs de blé. Le panorama sur la vallée est magnifique mais je ne m’y attarde pas. J’avance, car je dois finir ce chemin.
Le vent cingle mon visage, mes cheveux volent dans tous les sens.
Il y a comme un bruit d’hélicoptère au loin. Je regarde vers le ciel mais le soleil tape fort et je dois plisser les yeux, mes lunettes ne me protègent pas.
Quelque chose me gêne dans mon décolleté, je le repousse des mains mais la gêne persiste, encore et encore. C’est chaud, mouillé, râpeux.
Je jette un coup d’œil pour m’en débarrasser: une énorme sangsue, noire et palpitante de sang, est accrochée à ma poitrine.
Je me réveille en sursaut.
La grosse, grosse tête du chat flotte au dessus de moi, et de sa langue monstrueusement grande il lèche à un rythme mesuré ma clavicule, ma gorge, le tour de mon cou, puis revient sur ma jugulaire qui bat de plus en plus fort. La caresse rugueuse est accompagnée d’un ronronnement satisfait et d’une odeur pas vraiment fraîche.
Ok.
Ok, pas de panique. Je crois qu’il me… nettoie.
J’avance ma main prudemment et je place ma paume sur son front pour le repousser diplomatiquement. Mais mes doigts sont surpris par la douceur de ses poils et je me mets à lui flatter la tête, le cou. Ses ronronnements redoublent d’intensité et il apparaît enfin dans son entièreté en roulant sur le flanc, m’offrant son ventre. Miou est magnifique, un énorme prédateur au look trompeur de nounours.
Je me sens en confiance face au félin géant, je retrouve des gestes automatiques d’une vie d’avant tandis que je lui grattouille le torse en me lovant contre lui. Il est chaud, doux, il pue un peu mais je ne dois certainement pas sentir la rose non plus hein.
Aux creux de sa fourrure, les mots qui m’échappent constamment, comme ma tête et comme ma vie, me viennent enfin.
– J’ai peur Miou, je crève de peur. Je ne sais pas où est ma tête, ni où je suis. Je dois retrouver ce fichu lapin pour la récupérer, enfin je pense. Mais je ne sais même plus à quoi elle ressemble, j’ai tout oublié! Le pire c’est que je ne sais plus qui je suis, pourquoi j’en suis là. Je ne sais pas quoi faire.
– Et bien tu peux te dire que tu as perdu ta tête, ou bien tu peux te dire que tu as une tête d’avance ma petite A. C’est une question de perrrspective je suppose.
– Tu peux m’épargner les réponses énigmatiques à la con? Peut-être que vous trouvez tous ici que ça vous donne un air cool et mystérieux mais moi j’ai besoin de logique, de réponses carrées et de bon sens. J’ai besoin de me raccrocher à quelque chose de concret sinon je ne vais pas y arriver.
– Tu arriveras quelque part, quoique tu fasses, ou que tu ne fasses pas. Il n’y a pas de soucis à te faire pour chat.
– Et de quoi je dois me soucier alors?
Miou me fixe du regard un long moment sans me répondre. Je me demande ce qu’il voit quand il me regarde, le vide à la place de ma tête, les arbres derrière moi, le souvenir de mon visage?
– A, pour le moment tu dois te soucier des Choix, des Routes et des Chemins, et surtout de ne pas te faire rattraper. Je peux t’emmener à la Grande Trraverse, pas plus loin. Il faut qu’on se dépêche si tu veux la franchir. Mais en premier tu dois te miaoucher pour avancer plus vite.
– Très drôle. Et comment je fais?
– Et bien tu prends ton kleenex et tu souffles. Tu fais comment d’habitude?
Soupir. Bon allez, je peux faire semblant pour lui faire plaisir. Je dénoue le mouchoir géant de ma taille, je le place là où devrait être ma tête et je fais un bruit d’éjection nasale peu gracieux.
– Voilà, t’es content?.. Aaaahh!
Le monde tourne autour de moi et je m’accroupis, je pose une main au sol pour ne pas perdre l’équilibre et j’attends que mon malaise se passe. Quand ça va un peu mieux je me redresse de toute ma hauteur, et ma hauteur est très haute. J’ai retrouvé ma taille! Je note le coup du kleenex pour plus tard, ça peut être utile.
– Allez viens, on a pas mal de chemin.
Je suis Miou qui est maintenant taille minou et nous entamons une longue marche dans les bois. Je me rends compte que j’ai soif et faim, sensations qui s’intensifient au fil des heures, ce qui risque de devenir vraiment problématique si je ne retrouve pas ma tête rapidement.
Je prends le chat sur mes épaules car il me fait trébucher à force de venir se frotter contre mes gambettes, et il ronronne de bonne humeur et pattoune allègrement le haut de mon pull. Une fois de plus mes questions n’ont pas eu de réponse mais je n’insiste pas, pour l’instant je profite de ce moment de calme et de camaraderie.
Le chat me guide vers un chemin escarpé et la forêt devient plus clairsemée. Un bourdonnement de plus en plus fort se fait entendre et tandis que je grimpe je repense avec dégoût à mon cauchemar de ce matin. Allez, tout ira bien, je suis avec Miou maintenant, je peux y arriver.
Le sentier s’achève sur une petite colline, et à nos pieds il y a des gens. Beaucoup de gens, tellement de gens que je ne peux pas les compter. Des milliers, certainement plus. Ils avancent coincés les uns derrière les autres, et d’aussi loin que je regarde je ne vois ni début ni fin à ce lent cortège de personnes compressées. La plupart sont calmes, ils parlent les uns avec les autres en avançant. Quelques uns essaient d’avancer plus vite et de jouer des coudes, d’autres encore plus rares tentent d’aller à contre-courant.
– On est où Miou? Qui sont ces gens?
– C’est la Grande Trraverse. Tu peux choisir de les rejoindre, tu y seras en sécurité. Enfin tant que tu ne te fais pas piétiner par les mouvements de foule et que tu évites les rafles de zombersnatchs bien sûr.
– Hein??! Les zomber.. quoi?
– Zombersnatch. Fais miaoua confiance, tu ne veux pas les rencontrer.
– Ok, mais pour ma tête.. je fais comment pour retrouver le lapin?
– Alors il faut choisir de trraverser, trouver les autres Chemins. Sans se faire emporter.

