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14. Mes punaises de précieuses prunelles

 

 

 

« Plaisantez pas avec ça, c’est important vous savez une famille. Vous regarder grandir tout les trois c’est le plus beau spectacle auquel j’ai assisté dans toute ma vie. Avoir des enfants, c’est une chance merveilleuse. »

 

Le premier jour du reste de ta vie

 

 

 

 Je trouve difficile de parler de mes enfants. Dans le contexte du cancer je veux dire. C’est toujours le sujet où je suis hypersensible, qui me faisait pleurer chez la psy, et qui m’arrache encore une larme chez ma coach. Le sujet qui me culpabilise et qui m’angoisse le plus.

 

 

 

Ben pourquoi?

 

 

 

C’est pas comme s’ils n’avaient pas de père. Ils ont un papa responsable qui les aime et les élèvera de son mieux, pas moins bien ni mieux que nous deux ensemble. Ils seront plus grands, beaucoup plus grands quand ça arrivera, peut être même déjà partis de la maison.

Ils sont déjà forts et solides, autonomes pour leur âge, bien dans leur tête. Ils peuvent faire face à pas mal de situations.

 Pour le moment ça ne change pas vraiment leur quotidien, à part que je suis plus à la maison vu l’arrêt maladie qui dure dure dure. Tout ce temps libre à ma disposition.

 

 

 

Je pourrai choisir de profiter un maximum de ce temps qui me reste.

Mon amie Sandrine m’a dit qu’un de ses anciens voisins a été diagnostiqué d’un cancer du cerveau stade 4, le glioblastome. A peu près le même âge que moi. Il a fait le choix de faire la fête, boire, manger. Se laisser aller. Profiter. L’ insouciance. Oublier la maladie.

 

C’était l’été dernier, je ne sais pas où il en est maintenant, où il est tout court d’ailleurs. Peut être qu’il s’est déjà réincarné en antilope ou en marsouin, après un dernier feu d’artifice dans sa vie d’humain. En tout cas j’y pensais de temps en temps.

 

 

 

Je pourrai tout oublier aussi. Oublier les obligations, les liens et les attaches. Oublier ce qui ne va pas, ce qui est affreux, ce qui est bien. Tout oublier.

La sécu, la prévoyance, le service RH de mon boulot.. Coucou les gars, still alive, alors ils arrivent les sousous?

Adieu mes rendez-vous, mes examens, mon taux de CA15.3, mes médecines parallèles, mes comprimés de calcium et mes compléments alimentaires.

Fini le régime, oublier le gras, le compteur de glucides, zéro discipline.

Good bye l’honnêteté avec mes proches, ma famille, mes amis, plus personne à prévenir, plus personne qui s’inquiète.

Oublier que j’ai un mari. Si je l’oublie peut être qu’il m’oubliera aussi. Il n’aurait pas plus de chance de retrouver quelqu’un à 40 ans qu’à 50?

Je pourrai partir et oublier de revenir. Prendre un sac à dos et aller explorer le Tibet, l’Australie. Oublier ma piqûre mensuelle, et oublier mon espérance de vie de 5 ans ou 10 ans ou 3 ans.

 

 

 

Seulement voilà, il sont là. Les Trolls. Ils détestent que je les appelle comme ça.

Mes 3 petites éruptions volcaniques personnelles. Ils sont mes racines, mon tronc, mes branches et mes fruits.

Ces grandes personnes en devenir pour qui on serait prêt à beaucoup de choses. Les soutenir, les pousser, voler à leur secours, les maintenir, les défendre.

La moitié du temps je ne sais pas ce que je fais avec eux, si c’est bien ou mal, je fais au mieux.

Je les aime.

Je les repousse aussi, des fois pour mieux leur apprendre à se tenir debout tout seul, souvent pour me garder un petit espace et ne pas me perdre en eux.

Ils sont mes louveteaux, mes oursons, ma caille, mon chaton et mon poussin.

Je les gronde, je les limite, je les encadre.

Je les câline, je les encourage, je les admire, je les applaudis, je les console.

Je les transporte, je les soigne, je les nourris.

J’en ai marre, j’ai besoin d’un moment voire de plusieurs moments et de souffler.

Je les couve, je les étouffe.

Je ne peux pas vivre sans eux. Je m’en plains souvent, mais j’en parle tout le temps.

Ils me font rire, ils m’énervent, ils me rendent heureuse.

Je les appelle, je leur envoie des sms plusieurs fois par jour quand ils sont absents.

Je suis là pour eux.

On forme une équipe, on a un esprit en commun.

Ils viennent de mon corps et ils ont pris des petits bouts de mon âme.

Ils sont ma plus belle fierté, ma plus grande souffrance, mes plus grandes joies.

Si quelqu’un leur faisait du mal, je ne sais pas ce que je ferai, probablement un truc très violent.

 

 

 

Mais celle qui risque de leur faire le plus de mal c’est moi, alors je me fais violence à moi.

J’avalerai des tonnes d’avocats et de jus de citrons, des pots et des pots d’huile de coco, des litres à la chaîne de thé vert, et des comprimés à la pelle.  Je ferai des heures d’elliptique, des kilomètres de sentiers boueux. Je verrai des médecins et des psys et des coachs et des hypnothérapeutes. Je forcerai la main à mes médecins je leur montrerai qu’ils peuvent me faire d’autres propositions. Je dirai adieu à mes ovaires. Je me chercherai un chemin vers la spiritualité, et s’il n’est définitivement pas en moi j’en créerai un. Je mettrai tout en place pour contenir le mieux et le plus longtemps possible. Je trouverai d’autres choses à faire, encore et encore.

Des fois j’ai peur que lorsqu’ils n’auront plus besoin de moi, je retombe comme un soufflet, et que tous ces beaux efforts s’échappent entre mes doigts sur le sol en lino d’un service de soins palliatifs.

 

 Voilà, les enfants c’est difficile d’en parler.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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