
25. To do list
« Je ne cesse de me remémorer un des enseignements de mon gourou à propos du bonheur. Elle dit que les gens, universellement, ont tendance à penser que le bonheur est un coup de chance, un état qui leur tombera peut être dessus sans crier gare, comme le beau temps. Mais le bonheur ne marche pas ainsi. Il est la conséquence d’un effort personnel. On se bat, on lutte pour le trouver, on le traque, et même parfois jusqu’au bout du monde. Chacun doit s’activer pour faire advenir les manifestations de sa grâce. Et une fois qu’on atteint cet état de bonheur, on doit le faire perdurer sans jamais céder à la négligence, on doit fournir un formidable effort et nager sans relâche dans ce bonheur, toujours plus haut, pour flotter sur ses crêtes. Sinon ce contentement s’échappera de vous, goutte à goutte. »
Mange, Prie, Aime
Il existe une liste qui me donne les grandes lignes à suivre. J’y aligne mon comportement, et je me contrains à la suivre plutôt scrupuleusement.
Mon médecin homéopathe très très rationnel et terre à terre que je consulte de temps en temps pour l’aspect suivi du cancer, pas que dans ma tumeur et mes métastases, mais dans tous mes rouages, me l’a donnée.
La première fois que je l’ai rencontré, comme tous les médecins que je rencontre, je ne lui ai pas juste exposé ma situation et attendu une ordonnance. J’ai abordé tous les aspects qui peuvent impacter ma santé pour avoir son point de vue en fonction de sa spécialité.
J’ai creusé, j’ai gratté, et je lui ai pris du temps et de l’énergie et de la concentration pour tout passer en revue.
Je voulais agir, prendre les choses en main. Il devait bien y avoir des choses à faire en plus. Sport, alimentation et compléments. Ok, quoi d’autre?
Il m’a répondu que ce que je faisais c’était déjà très bien. C’était parfait. Comme si j’étais la meilleure élève de la classe. Mais ce n’était pas cette réponse que j’attendais, avoir une image en récompense et être une bonne élève qui attend la mort c’est pas mon truc. Alors j’ai insisté.
A la fin de la consultation il m’a imprimé un document. Une liste.
C’est une liste des 9 facteurs principaux des processus de guérison.
Sur le document, il y a écrit « les hypothèses les plus répandues en matière de rémission radicale, à mettre à l’épreuve par les chercheurs. »
Il m’a bien expliqué qu’aucune étude n’a pu prouver scientifiquement que ce qui était écrit sur cette liste fonctionnait, pour ne pas que je m’emballe ou que je devienne hystérique, j’imagine.
Ok. Mais aucune étude n’a pu prouver scientifiquement que quoique soit fonctionne pour guérir d’un stade 4.
Il y a des choses qui fonctionnent pour gagner du temps. Certains médocs allongent la vie des patientes atteintes d’un cancer du sein métastatique hormono-dépendant de quelques mois en moyenne. Et la médecine considère que c’est une grande victoire.
Mais rien n’est prouvé pour la guérison, ou une rémission totale, ni même une rémission durable. La médecine moderne t’assure que tu ne peux pas t’en sortir. Elle te fait un doigt et elle passe sous un tunnel, la médecine moderne.
Alors je ne me suis pas emballée.
J’ai pris la liste, et depuis je la mets à l’épreuve. Et moi avec.
J’ai bien compris qu’elle n’était pas la solution ultime à mon petit problème. Je n’y ai pas mis tous mes espoirs. Elle n’est pas devenue ma nouvelle religion.
Mais comme je me suis promis de tout faire pour contenir le mieux et le plus longtemps possible, je me suis promis de faire tout ce qu’il y avait sur cette liste.
CHANGEMENT RADICAL DE SON ALIMENTATION
ACTIVITÉ PHYSIQUE LUDIQUE ET RÉGULIÈRE
PRENDRE SA SANTÉ EN MAIN
SUIVRE SON INTUITION
PRENDRE DES SUPPLÉMENTS ET DES PLANTES MÉDICINALES
LIBÉRER LES ÉMOTIONS REFOULÉES
CULTIVER LES EMOTIONS POSITIVES
APPROFONDIR SA SPIRITUALITE
AVOIR DE BONNES RAISONS DE VIVRE
OK.
Faisable.
Il avait des choses que j’avais déjà commencé à faire. Je pouvais approfondir, améliorer, mais au moins je m’y étais mise.
Il y avait des choses qui de base étaient là, en moi, et qui me portaient dans mes démarches. En tout cas c’est ce que je croyais.
Et il y avait des choses qui m’étaient complètement étrangères. Comme si c’était écrit dans une autre langue. Ou comme si c’était une blague Carambar.
Là il va vraiment falloir se sortir les doigts, me suis-je élégamment dit.
Pour l’activité physique, ça concordait avec ce que m’avait dit mon oncologue et les infos récoltées sur internet, et j’avais déjà commencé. Je ne suis pas une sportive émérite à la base, mais l’activité physique plusieurs fois par semaine je peux.
J’ai commencé par la marche à pied. La marche nordique. La marche avec le clebs. Plusieurs paires de chaussures plus tard je m’y tiens.
J’ai investi dans un vélo elliptique aussi, parce que ce n’est pas violent pour les articulations, et que tu peux en faire et regarder Netflix en même temps. Tu peux même en faire et lire ton Kindle en même temps, car il suffit d’un petit coup de doigt pour changer la page, c’est hyper pratique.
Il existe des études qui montrent la corrélations entre la masse musculaire et la durée de survie en cas de cancer, donc j’envisage de me fabriquer un peu de muscle. Ça c’est quand même vachement dur et pour le moment je suis en mode échec, ça va très probablement se finir en salle de sport.
Changer d’alimentation: Là j’ai mis le paquet. J’ai arrêté le sucre rapide. Puis j’ai arrêté tous les sucres, les glucides, et j’ai commencé à consommer beaucoup plus de lipides. J’ai mis en place le régime avec une diététicienne. J’ai une alimentation cétogène, et je m’y tiens.
Sauf pour l’alcool, mais comme je ne suis pas psychorigide je m’accorde mon petit verre de vin de temps en temps. Ouais, c’est moche, je suis française, ne jugez pas.
Pour les compléments alimentaires… J’ai essayé plein de trucs. Vraiment plein. You name it, je l’ai essayé.
Curcuma, vitamine, C, vitamine D, ginseng, spiruline, klamath, herbe de blé, acide alpha lipoïque, propolis verte, hydroxycitrate, cannabinoïdes, sans oublier l’homéopathie, matin et soir…
Et évidemment calcium pour mes petits os.
J’en ai laissé certains sur le borde la route, car ils n’étaient pas si aidant spécifiquement pour mon cancer, d’autres j’en fais des cures régulières tous les 3/4 mois, et d’autres encore, beaucoup, c’est tous les jours. Ça demande de l’organisation, du temps de recherche sur le net pour trouver des fournisseurs sérieux et fiables, et c’est un budget, mais je m’y tiens.
J’envisage d’investir dans un pilulier, comme les vieux, pour gérer le délicat moment de la prise des compléments matin et soir. Et évidemment j’attends avec impatience la légalisation du cannabis. Je suis pour les méthodes naturelles de lutte contre la douleur.
Prendre sa santé en main: à l’annonce de mon diagnostic et de mon protocole, quand on m’a dit ça sera hormonothérapie madame, je n’ai pas dit OK. Nan nan nan, j’ai dit, heu les gars vous êtes sympas mais je vais aller vérifier ailleurs. J’ai demandé des 2nds avis à l’institut Curie sur Paris et à l’hôpital Gustave Roussy de Villejuif, parce que ce sont les centres anti-cancer où sont menées le plus de recherches en France. Et j’ai demandé au centre René Gauducheau à Nantes parce que c’est pas bien loin de chez moi et que ça ne mangeait pas de pain.
J’ai monté des dossiers pour demander ces avis, avec mon oncologue, avec mon médecin traitant, sur des sites internet et par voie postale, ou j’ai été reçue en consultation spécifique 2nd avis. Ils fonctionnent tous différemment, sinon c’est pas drôle.
Protocole vérifié et pas validé par tout le monde, ben il a fallu choisir, et c’est moi qui ai effectué ce choix. Et maintenant qu’une nouvelle possibilité pointe son nez à l’horizon, je fais pareil. Parce que c’est mon piti corps à moi, que la médecine moderne m’assure une seule issue possible. Alors je lui réponds que c’est moi qui décide de l’itinéraire.
Je ne sais pas vraiment si c’est prendre sa santé en main, ou si c’est prendre son protocole par les couilles. En tout cas je l’attrape bien fort, et je ne le lâche plus. Et quand je suis stressée, je le serre jusqu’à ce qu’il couine.
Suivre son intuition: ça commence à se gâter. Parce que je suis plutôt du genre à peser mes décisions, me documenter, demander des avis, récolter des infos… Bref l’intuition a priori c’est pas mon fort.
Je ne sais pas vraiment répondre à cet item, parce que je ne sais pas vraiment ce qu’est l’intuition.
Si l’intuition c’est ce truc qui émane de tes tripes et qui t’envoie le signal « combat ou fuis ou négocie » comme dans les documentaires animaliers, alors je suis un peu équipée. Si c’est autre chose, ben j’ai pas eu l’option à la naissance.
Mais j’écoute de plus en plus mes tripes, alors ça doit compter pour quelque chose.
Pour ce qui était de Libérer les émotions refoulées et Cultiver les émotions positives, j’avais du travail. Beaucoup de travail.
Je labellisais ces items dans la catégorie « chantier bien-être émotionnel ». J’allais m’y mettre. Il fallait juste trouver quels spécialistes pourraient m’accompagner dans cette rénovation de moi-même.
Quand à Approfondir sa spiritualité… bienvenue en terre inconnue.
J’ai passé pas mal de temps à rechercher sur le net ce qu’était la spiritualité. Ouais, je partais de si loin que ça. Dans mon cas ça ne nécessitait pas un approfondissement, mais une construction, une fabrication, un extrême make-over.
J’aimerai bien trouver des kits spiritualité: fabrique-toi une croyance en 30 minutes!
Mais on n’a jamais dit que ça serait facile, de faire ce qu’il y avait sur cette punaise de liste.
Avoir des raisons de vivre… Alors déjà j’en ai 3. Je les ai mis au monde, j’en ai grave bien chié pour les faire sortir de mon corps, et on a passé un contrat ensemble quand on me les a posé sur le ventre pour la première tétée. Un contrat qui ne se rompt pas.
Et après j’ai plein d’autres raisons. Les gens que j’aime avec qui je veux passer du temps, des rêves à réaliser et des pays à visiter, des trucs de tous les jours à faire encore et encore. Parce que j’adore me balader avec mon chien sur des sentiers de campagne, choisir mon parfum du jour et au final en sniffer 30, prendre le thé l’après-midi avec un bon bouquin, et ce moment où la maison devient silencieuse à 21h. Ni plus ni moins que tout le monde.
Mes raisons sont solides, et pour ça je n’ai pas de doute. Crystal clear.
Il ne m’a pas échappé que je pouvais faire ce que je voulais avec cette liste. Chaque item peut prendre un sens complètement différent en fonction des personnes et des situations. J’aurai peut être fait exactement la même chose sans cette liste, car c’est juste du bon sens. Mais bon j’aime bien m’y référer et la relire de temps en temps, ça me donne un cap.
Ce que j’envisageais comme des contraintes, comme ma liste de 9 travaux, se transforme en routine plaisante, en découverte heureuse ou en affirmation parfois douloureuse mais nécessaire.
Je ne suis toujours pas une sportive de compèt’, j’ai mangé des pains Nan fromage il n’y a pas longtemps, la suite de mon protocole me donne des sueurs froides et m’empêche de dormir, je grogne et je m’énerve contre mes enfants, et je n’ai toujours pas trouvé Dieu ou d’être suprême ou que sais-je qui donne un autre sens à ma vie.
Voilà, c’est juste une liste, mais elle m’a amenée jusqu’ici et c’est déjà pas mal.

