
4. La radiologue fait team avec Tata Mariah
« Parce qu’il est le héros que Gotham mérite. Pas celui dont on a besoin aujourd’hui… Alors nous le pourchasserons. Parce qu’il peut l’endurer. Parce que ce n’est pas un héros. C’est un Gardien silencieux… qui veille et protège sans cesse. C’est le Chevalier Noir. »
The Dark Night
Les grandes idées sont difficiles à attraper. Elles sont grandes mais si petites aussi, elles se faufilent et se cachent dans les recoins de notre cerveau. Parfois on les croise, on sent bien qu’on en tient une bonne, on la frôle du bout des doigts, on la saisit… et paf il faut retourner le steak avant que ça crame, faire réviser la récalcitrante table de 7, répondre à ce collègue de boulot qui doit se désoler de notre regard vide, faire face à son cancer ou récupérer les courses au drive.
Parfois aussi de grandes idées nous sont soufflées par les autres. Mais elles peuvent être répétées, martelées encore et encore sans que ça rentre. Il faut que le cerveau soit en adéquation avec les tripes pour les intégrer.
Certains brainstorment pour trouver ces bonnes idées, d’autres ont besoin d’être seuls, concentrés, ou au petit coin.
Souvent, les très grandes et bonnes idées sont d’une simplicité enfantines.
J’en ai trouvé une dans ma voiture, en écoutant Mariah Carey.
Je venais de passer une quinzaine particulièrement pénible, rapport à l’annonce de mon cancer et mon diagnostic pas terrible. Je conduisais après un dernier rendez-vous à Eugène Marquis sous un ciel enfin clair.
Ironiquement, à cette période de fin décembre 2016 à début janvier 2017, une épaisse couche de brouillard s’était abattue pendant quelques jours sur Rennes et environs. Sans déconner. Parce que j’avais juste besoin de ça pour me rappeler que c’était la merde dans ma vie et dans ma tête. La météo, Captain Obvious.
Donc j’ai passé ces quelques jours à me rendre d’IRM en scanner, de scintigraphie en mammo, dans un brouillard figuratif et réel. J’avais activé le mode survie, celui où continuer jusqu’à la prochaine minute est ton unique objectif, tout comme rouler les prochains cent mètres sans heurter d’obstacle dans cette épaisse brouillase.
La moitié de ces temps de conduite, seule dans ma voiture et libre de m’angoisser sans complexe, fut dévolue à culpabiliser sur mon statut de mère indigne. Moi qui abandonnais mes enfants et en ferai des orphelins. Ils allaient subir une grande blessure affective, ne jamais s’en remettre, rentrer en conflit avec leur père, fuguer, prendre de la drogue ou pire intégrer la jeunesse républicaine.
Une autre moitié de moi dérivait régulièrement vers mes vagues souvenirs de Brume de Stephen King. Punaise ce livre m’avait bien fait flipper au collège. Cette ambiance oppressante de salles d’examens, de manipulations de mon corps par des mains étrangères, de retour dans la voiture pour un petit trajet sympatoche dans Brouillardland me mettait vraiment dans l’ambiance d’un livre d’horreur.
Ma 3ème moitié de trop réfléchissait au coût d’une future convention obsèques et à la dispersion de mes cendres à Collioure. J’ai toujours beaucoup aimé Collioure (premier prix: dans les 3000 euros pour les curieux).
Quelque part au fond de moi, la voix de la radiologue que je venais de rencontrer essayait de se faire un peu de place. Les radiologues ne sont pas a priori les médecins les plus chaleureux. Déjà, c’est assez rare d’en rencontrer. Ils sont souvent dans leur petit bureau au fond du couloir à produire les compte-rendus d’examens tandis que les patients sont positionnés comme il se doit par les manipulateurs de radiologie.
Cette fois je venais de passer une échographie du sein. Pas de mini tunnel dans lequel s’allonger, pas d’injection de produit, pas de temps d’attente et de musique ringarde pour masquer les bruits d’appareils de chantiers. Non, l’échographie c’est un contact direct avec un médecin qui te parle et te regarde tout en te tartinant d’un peu de gel dégueu sur le nichon. C’est bon la simplicité.
Cette radiologue, le docteur De K. , a été le premier médecin à faire preuve d’humanité et à trouver les mots qu’il faut. Surtout elle a été la première à m’insuffler de l’espoir. Des patientes comme moi, elle en revoit très longtemps après le diagnostic m’a t-elle dit. Il y en a qui tiennent depuis plus de dix ans. Il faut s’accrocher.
Dix ans.
Putain, dix ans.
Et c’est là que c’est arrivé. Dans la voiture. Tandis que Mariah Carey chantait à la radio. Je n’avais jamais vraiment prêté attention aux paroles de sa chanson derrière les vocalises de la dodue diva.
And then a heros comes along
Comment on fait pour tenir dix ans avec une espérance de vie de cinq ans?
With the strenght to carry on
Pourquoi certaines y arrivent et pas d’autres?
And you cast your fears aside
Qu’est ce qui les rend exceptionnelles?
And you know you can survive
L’oncologue elle a dit cinq ans.
So when you feel like hope is gone
Qu’est ce qui les pousse?
Look inside you and be strong
C’est quoi la recette?
And you’ll finally see the truth
Putain j’ai été brainwashée par Mariah Carey!!
That a hero lies in you
OK Mariah. D’accord.
C’est pour ma pomme alors.
Si la chanteuse la plus ridicule et auto-centrée de la planète me dit à la radio au travers d’une chanson vieille de plus de 20 ans qu’il va falloir me sortir les doigts parce que personne ne pourra le faire pour moi, je suis qui pour ne pas l’écouter?
Respect Mariah.
Ma vie ne deviendra pas un compte à rebours absurde dicté par les statistiques médicales.
S’il te plait, n’arrête jamais de t’échouer sur les divans.

