
62. Mad zombie world
« Pourquoi un corbeau ressemble t-il à un bureau ? »
Alice au pays des merveilles
Je m’ébroue de ma bienheureuse torpeur et je reprends mes esprits. Une pointe d’angoisse m’envahit.
Est-ce que Miou va bien? Comment va-t’on faire pour se retrouver?
J’accélère mon pas et je me fraie un passage dans la foule compacte en me glissant entre les personnes et en jouant des épaules. J’appelle Miou régulièrement en projetant ma voix avec force. Les gens ne me facilitent pas les choses, la plupart ne prêtent aucune attention à mes poussées.
La foule si rassurante quelques minutes auparavant m’énerve, m’oppresse.
Je m’excuse à chaque coup de coudes qui deviennent de moins en moins délicat et je continue de crier le nom de Miou en regardant dans tous les sens. Nan mais c’est pas vrai! C’est dangereux pour lui ici, il faut que je le retrouve.
Punaise comme c’est pénible tous ces gens. Nan mais franchement, j’en ai marr…
Soudain j’entends comme un écho, une sorte de vrombissement. Un bruit d’hélicoptère, qui gronde et qui enfle. Ça vient de derrière.
Je me retourne mais je ne vois rien, les gens me dépassent tous d’une tête. Je décide de sauter en prenant appui sur les épaules des personnes qui m’entourent pour comprendre d’où vient le bruit.
A quelques centaines de mètres un nuage de poussière s’élève.
Je saute à nouveau pour confirmer.
C’est bien ça, de la poussière. Pas la fumée exterminatrice. Et du mouvement aussi. Comme si ça grouillait, comme si les gens couraient.. En fait la masse des gens derrière a accéléré et j’entends le piétinement de leurs pas de plus en plus rapides et saccadés.
Et je réalise dans une effrayante seconde de lucidité qu’ils se précipitent vers l’avant, vers moi, comme une énorme vague qui écrasera tout sur son passage.
Je ne comprends pas pourquoi, mais il est trop tard pour comprendre. Si je veux survivre, il faut courir.
D’autres ont déjà commencé à mon niveau et même devant moi. La foule s’emballe et le phénomène s’empare de l’ensemble du cortège.
Tout est maintenant hors de contrôle, une cohorte violente se déverse dans la Traverse.
Je commence à courir à petites foulées droit devant moi, je ne peux pas aller trop vite au risque de foncer dans les autres, j’essaie de contrôler mes mouvements. Certains ne s’embarrassent pas de précautions et foncent dans le tas, laissant des corps chancelants sur leur passage. Les personnes bousculées se raccrochent à leur voisins, mais j’aperçois un homme qui ne parvient pas à se relever à ma droite.
Je m’élance pour l’aider mais dès que je commence à me déplacer de travers je suis violemment bousculée, un grand coup dans l’omoplate qui me fait tomber sur la gauche. Heureusement je rebondis contre quelqu’un et j’arrive à me stabiliser plutôt que de chuter au sol.
Je n’aperçois plus l’homme qui est tombé.
Mon dieu.
La foule m’entraîne et je continue à jogger, mais je sens bien que la cadence change à nouveau. La poussée devient encore plus forte et je cours plus vite. J’essaie de contourner des gens plus lents sans les faire tomber, et là il y a quelqu’un à terre.. mais j’imite les personnes devant moi et je l’enjambe en sautant.
Oh mon dieu, mais qu’est ce que je viens de faire? J’aurais dû l’aider, m’arrêter. Je continue à courir et j’ai honte, j’ai peur.
Mais pourquoi courons-nous comme des imbéciles? Pourquoi sommes-nous devenus si bêtes tout d’un coup?
Il n’y a plus rien de rationnel, seulement une peur de plus en plus intense qui m’agrippe par les tripes et me fait encore accélérer. Il y a un prédateur derrière, je le sens, je le sais, et s’il m’attrape… Je maintiens mon allure et je cours avec les autres, je cours comme si ma vie en dépendait et je prie pour que ça soit suffisant.
Mes poumons brûlent, je n’en peux plus, j’ai l’impression de courir depuis des heures alors que ça ne doit faire que quelques minutes. Je pousse encore et encore avec mes jambes.
Finalement, finalement, je sens que le rythme s’apaise. Un nombre croissant de gens trottinent à mes côtés, puis reprennent la marche et je les imite. C’est fini, voilà c’est fini, enfin. Il n’y a plus rien à fuir, plus rien à craindre.
Le cours normal des choses a repris. Le groupe m’a protégée.
Je suis en sécurité.
Je marche avec les autres.
Tout va bien aller maintenant. Tout va bien aller.
Et pourtant je me sens hagarde, nauséeuse.
Mes petits mensonges de réassurance ne marcheront pas, alors que la réalité de la situation s’étale devant mes yeux.
Il y a des personnes qui boitent, d’autres qui se tiennent les côtes en ayant l’air de souffrir. Il y a des personnes roulées en boule sur la route, qui ne bougent plus.
Des personnes ont dû se faire attraper, sans pouvoir se défendre.
Des personnes se sont faites écraser, et tout le monde a continué d’avancer.
Et moi aussi.

